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Et si vous passez de l’autre côté du miroir

Suzanne El Lackany, Mercredi, 20 novembre 2013

Dans son nouveau recueil de poèmes, Gihan Omar part de l’expérience de la perte du partenaire et se met sous sa peau au-delà de la séparation. Non pas pour jouer une note d’affliction, mais pour se poser des questions plus profondes sur l’existence, souvent à travers l’humour.

litterature
Photo:(De Ramadan Abdel-Moetamed.)

Ne venez pas chercher ici

Un poème

J’appuie le dos contre l’arbre

De ta mort

Pour retrouver le repos à son ombre …

Il faut savoir que l’arbre n’est pas irrigué

De larmes,

Mais tout s’y fane

Et devient aussi sec que la table qui grandit

Là-bas.

Là-bas

Où la terre te ronge

Dans la monotonie

Et grignote le temps

Comme un apéritif, hors-d’oeuvre.

Comme des atomes de sel

Tandis que l’odeur de la décom­position

S’exhalera

Je n’aurai pas peur

Le mouvement des vers au fond de mon corps

Mouvement qui se calmera au fur et à mesure

Va la faire disparaître aussitôt.

Je sentirai mes entrailles, immo­biles,

Ces intestins enroulés sur eux-mêmes,

Puis ce sera le noir total

Une longue obscurité

Et un silence.

Me voici tirant vers moi le ciel

Les étoiles s’approchent

Comme des atomes de sel sur un châle noir,

Je le serre chaque fois très fort autour de mes épaules

Et le sel se dissout alors

Dans mon corps.

Oui, tu peux

En marchant de l’autre côté du miroir

Et non pas devant le miroir,

Au-dessus de la hauteur de l’édifice

Et non pas sous l’édifice,

Tu découvriras l’affection de tes amis,

Par une épreuve passagère,

En traversant le champ du sommeil et le coucher

Et en troublant la quiétude stagnante

Tu recherches une chose dans ton armoire

La même dont tu as retiré une vraie valise.

Maintenant tu peux connaître le sommeil

En évitant les coups de bec d’un corbeau sur ta tête

Toute la nuit

Et les fourmis qui tracassent tes pieds

Comme un pain dur

Sur le lit.

Tu peux voir sans lunettes

Et ne me fais pas savoir si tu as vu

Autre chose à part

Des étoiles.

L’inachevé

Nous ne ferons pas de vieux os ensemble

Les vieilles veines de tes mains ne trembleront pas

Pendant que tu photographies une image en passant,

Un oiseau qui boit un peu de l’eau d’une rivière,

En un clin d’oeil.

Tu n’arrêteras jamais de fumer

Tu ne feras pas un voyage à Beyrouth …

Nous n’allons pas nous préparer ensemble

A vieillir et mourir.

Comme si l’hôtesse de l’air annon­çait

La chute imminente de l’avion

Et que nous échangeons

Les dernières confidences stupides

On dirait une histoire d’amour d’un navet romantique.

Ou bien préfères-tu mourir en gar­dant un grand secret

Que tous les spectateurs du mauvais film connaissent

Sauf l’héroïne elle-même, vedette du rôle principal,

Et qui est assise près de toi ?

Dictaphone

Tu as dit qu’une couleur

Rose près de l’odorat te fait

Penser

Aux fraises.

Tu cueillais les mots frais

Comme un jardinier qui porte un panier

Plein de fruits d’histoires.

Il aurait fallu que j’enregistre toutes tes paroles

Pour arroser mes oreilles avec tes mots

Chaque matin.

Enchères

Dans mon coeur des tables et des chaises se bousculent …

Seul le grand canapé de la peur est absent de ce lieu.

Qui changera ces meubles ?

Qui ose vendre le vieux mobilier

Sans besoin d’une vente publique aux enchères ?

Dans vingt ans

Quel sera ton âge, je me le demande, dans ce temps à venir ?

Cinquante-sept ans.

Maintenant je comprends

Pourquoi tu as regardé devant toi,

Un regard fixe pour longtemps.

Volontairement, tu es resté silen­cieux.

Chaque soir

Habillée de noir,

Collée au fauteuil,

Je les attends,

Je les reçois,

Ils vont partir, je les salue,

Avec un visage prêt à recevoir des baisers de compassion

Alors que tout le côté gauche est crispé comme par un picotement de fourmis,

Je les attends

Je les accueille

Et les salue au moment de partir

Ces thermomètres venus chez moi pour mesurer les degrés de la tristesse.

Rouge à lèvres

Trois jours

Sept jours

Quarante jours.

Trois mois

Six mois

Une année entière …

Le deuil,

Je ne mets plus jamais du rouge à lèvres.

Décalage horaire

Une tasse

Un téléphone

Un seul drap de bain …

Deux manteaux serrés

L’un près de l’autre

Dans le placard

Rêvent encore de l’hiver qui viendra.

Laisse-moi chercher

Au fond de cette vieille poche,

Tu y as peut-être oublié tes deux mains …

Fuite

Je module ma voix

Afin de bien l’exercer à prononcer ton prénom

Pour que ton nom ne reste pas sus­pendu à mes cordes vocales

Comme un linge lavé oublié au balcon.

L’objet de tissu, le linge,

Qui pense s’enfuir

Dans l’atmosphère.

L’employée des archives

Les papiers font une pile,

Deux piles.

Les piles de paperasse empêchent l’air de passer

Les bords qui gondolent

Suscitent un doute léger,

Les feuillets semblent se reproduire et grimper haut

Tout autour de moi

Tels des gratte-ciels.

Les bouts de mes doigts s’y enfon­cent

Pour ressortir noirs de poussière.

Mais que fait donc là-bas l’em­ployée des archives ?

Que fait-elle derrière la mémoire

Quand elle sort la tête

Cachée derrière ce vieux bureau ?

L’employée des archives ne fait rien,

Rien du tout, rien que ça :

Elle observe tout le temps les longs doigts

De ses mains avec précaution et minutie.

Ton père qui es au ciel

Tous ces sièges inanimés au coeur de la pièce

Des fauteuils affaissés sur ma poi­trine

On dirait un sifflement de ces fau­teuils couchés

A plat ventre

Qui me perce les oreilles :

Si seulement elle avait eu un enfant de lui avant cette mort !

Mais est-ce que j’aurais pu suppor­ter la question douloureuse d’un fils unique

Pour devoir lui répondre avec l’ac­cent de l’habitude :

« Ton père qui es au ciel … »

Le jour approche de la fin

Autour de quatre verres de thé

nous échangeons quelques phrases finales

Angela renverse ensuite

un verre chaud

sur sa main qui tremble.

Nous ne possédions aucune preuve de l’apparition

de l’ange de la mort

qui s’approche de ses victimes.

Le pauvre serveur — seulement lui — protestait

à cause de cette séance

de clôture.

Enervé, il s’est mis à tout nettoyer.

Il n’avait pas aperçu quelques plumes

éparpillées sous la table,

en un calme imperceptible.

Normes

Près du théâtre romain

J’ai aperçu une chaise en plastique

Accrochée au-dessus d’un arbre.

Je pointais l’index vers la cime de l’arbre.

On a ri. Et un groupe a dirigé l’ob­jectif de l’appareil photo vers le ciel.

Une autre chaise fut trouvée près de moi immédiatement après mon retour

De la mort.

C’était sa chaise vide, vacante, posée à l’envers.

Contrairement aux normes ration­nelles

Un arbre peut très bien pousser dans le désert

On peut aussi accrocher au-dessus de ses branches une chaise

Sans forcément braquer les appareils photo.

Des deux côtés de la route

Même si le creux de la main saigne

Tout en luttant contre des branches enchevêtrées

Des deux côtés de la route

La logique ne me fera jamais voir de reproches dans les regards.

Je vais seulement tendre les deux mains vers toi

Pour que tu y déposes un baiser …

Et qu’est-ce que je pourrais faire en ce moment ?

Moi l’éternelle incomprise .

Gihan Omar

Née en 1971, elle a obtenu une licence de philosophie de la faculté des lettres de l’Université du Caire et pré­pare actuellement une thèse de magistère sur la généalogie des valeurs chez Nietzsche. Elle a déjà publié Aqdam khafifa (des pas légers) aux éditions Charqiyat en 2004, Qabl ann nakrah Paolo Coelho (avant de détester Paolo Coelho) en 2007 (traduit en français par Suzanne El Lackany aux éditions l’Harmattan) Puis, elle a publié Soura hadissa (une photo récente), et enfin Ann tassir khalf al-meräate (et si vous passez de l’autre côté du miroir) aux éditions Al-Aïn 2013. La poétesse a été invitée en 2010 à une résidence d’écrivains de 6 mois en Corée par l’Institution coréenne pour l’édition. Elle a participé à un certain nombre de festivals de poésie comme la conférence de la poésie arabe contemporaine en Syrie en 2008.

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