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Montasser Al-Qaffache : Le Jeu

Traduction de Suzanne El Lackany, Lundi, 04 novembre 2013

Dans son nouveau recueil de nouvelles, Montasser Al-Qaffache expérimente l’écriture en observateur de la rue, contemplant les changements de la grande ville et leur rapport avec le quotidien des passants. Voici deux nouvelles tirées de Fi mostawa al-nazar (à vue d’oeil).

Nous étions des gosses du même âge. Un groupe de 6 garçons, voisins habitant le même immeuble. On jouait au ballon devant l’entrée de notre maison. Les choses se passaient comme se passe un jeu ordinaire sauf que, à un moment donné, Am Hassan accéda au statut de retraité. Am Hassan habitait au rez-de-chaussée. Quand on jouait au foot dans la rue et que le ballon heurtait par mégarde sa fenêtre, l’écho de la voix de Am Hassan fusait : Si vous revenez jouer ici, je vais la massacrer cette balle !

Ses gestes imitaient alors le mou­vement d’un canif qui coupe en deux le ballon imaginaire entre ses mains. Et nous, on s’excusait à voix bien audible. On faisait circuler le ballon entre nous, lentement, comme cloués sur place. Jusqu’à ce que Am Hassan ferme la fenêtre. Il pouvait laisser la fenêtre ouverte pour nous inciter à partir, mais il la refermait toujours après avoir fait résonner ses cris de colère.

On avait très souvent entendu sa femme quand elle essayait de le convaincre de nous laisser jouer, mais Am Hassan hurlait à sa femme aussi : Je vais le fracasser ce maudit ballon ! Un jour, le ballon a rebondi vers la fenêtre et nous a fait croire que la force du coup allait l’ouvrir. Nous avons arrêté le jeu illico. Ceux qui sont allés se cacher dans les entrées des immeubles s’attendaient à voir Am Hassan surgir, inopiné­ment, pour les abreuver de toutes sortes d’injures. Mais rien ne se pas­sait. Puisqu’on le croyait absent, on a continué notre partie de foot. Le ballon s’est immobilisé presque à l’entrée de l’immeuble, et d’un coup, Am Hassan est sorti de sa cachette. Très vite. Il a saisi le ballon et s’en est emparé pour le confisquer dans son appartement. On attendait, en se disant qu’il allait peut-être changer d’avis, ouvrir la fenêtre, nous lancer notre ballon après une pluie de blâmes et réprimandes, comme le faisaient les autres habitants de rez-de-chaussée de notre rue. Cependant, il n’y eut aucun retour de ballon. La fenêtre ne s’ouvrait pas. C’est l’épouse de Am Hassan qui nous l’a rendu le lendemain. Et maintenant, on savait : le silence total et les cris retenus signifiaient que Am Hassan était caché derrière la porte, guettant le moment de saisir le ballon au vol. Jamais il ne s’est plaint aux parents. C’était une histoire bien gardée entre lui et nous. Désormais, notre groupe occupait un peu ce monsieur retraité. Et c’est ainsi que Am Hassan prit part à nos jeux.

En étant au balcon

Am Mohamad refusait que le balcon à ajouter soit en fer forgé. Il ne voulait pas d’une cage. Il insistait pour que le balcon soit construit en briques rouges.

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Ramadan Abdel-Moetamed, Etudes. Collection de l'artiste.

Pendant les travaux, et quand l’un de ses enfants oubliait ce qu’il ne fallait surtout pas dire et montrait un objet « près de la fenêtre » il recti­fiait et corrigeait tout de suite : non, c’est le balcon. On devait absolu­ment, rappelait-il, oublier ce temps de la fenêtre.

Dorénavant, Am Mohamad aimait siroter tranquillement son thé au balcon, à la fin des après-midis. Il allumait une cigarette et laissait le paquet sur la balustrade. Le briquet toujours collé à la boîte. Si seule­ment il avait pu construire le balcon quand ses enfants étaient encore petits ! Il le souhaitait tellement ! Quelle différence ça aurait fait ! Au moins les enfants auraient eu un balcon pour jouer comme leurs camarades. Lui-même s’apercevait maintenant de la différence en ayant une vue sur toute la rue sans être obligé de se pencher au bord de la fenêtre. Mais il se disait, d’autre part, que cette éventualité, ses enfants petits, auraient été déçus en ne pouvant pas tendre de corde avec les décorations du mois du Ramadan entre le balcon et celui d’en face. On aurait pu rompre la corde, pas assez haute, une camionnette qui passe ou le ballon d’un gamin … On aurait choisi le premier ou le second étage plutôt pour dérouler la corde, la grande lanterne accrochée au milieu …

Ramadan ce n’est qu’un mois par an. Et pendant l’année, on n’a pas besoin de décorations. A ses yeux, la rue avait quelque chose d’inachevé quant à la forme et sa représentation en imagination, parce que dépourvue de ces éléments d’architecture que sont les balcons de rez-de-chaussée. Il avait confiance néanmoins : un jour arrivera et toutes ces fenêtres se métamorphoseront en balcons. Les propriétaires viendront le voir pour des conseils et pour tirer un savoir utile de l’expérience de Am Mohamad.

Aucun de ses amis n’accueillait favorablement l’idée de rester ensemble au balcon. Ils préféraient l’ancienne habitude, celle de s’as­seoir sur les canapés à l’intérieur, là où on pouvait se décontracter et détendre ses membres. De l’espace, tandis qu’au balcon, on se sentait à l’étroit. En plus, le balcon donnait l’impression de se trouver dans la rue, même si on est un peu élevé dans l’air. Pourtant, Am Mohamad insistait beaucoup et les amis devai­ent parfois accepter de sortir un peu sur le balcon. On y parlait de tout et de rien, quelques mots d’un bavar­dage ordinaire à voix basse avant de rentrer à l’intérieur. Dans l’apparte­ment, on papotait plus tranquille­ment.

Quelques jours après la fin des tra­vaux du balcon, Am Mohamad a décidé de sortir régulièrement pour balayer la partie du sol sous le balcon. La nuit tombe petit à petit, et voilà qu’il sort en tenant le balai à manche long. Il a l’oeil sur chaque centimètre en bas du balcon. Rien, ni personne ne pouvait détourner son attention. Il paraissait sortir chaque soir en vue d’une mission précise, ignorant les distractions, ne voulant pas être per­turbé par des regards étrangers. Et s’il trouve un mégot, il est de plus en plus convaincu de l’utilité de ce qu’il est en train d’accomplir. Il ne pouvait pas rester au balcon et regarder pas­ser la vie en pensant aux choses infimes qui pouvaient traîner en des­sous. Il aurait cru voir le monde culminant en haut d’un tas de déchets qui montent, montent et s’élèvent au point de le couvrir entièrement. Sa femme et ses enfants ont essayé plu­sieurs fois de l’empêcher de sortir trouvant que toutes ces raisons n’en valaient pas la peine. Une petite boîte ou un papier ! Am Mohamad ne les écoutait pas. Le moindre objet, aussi minimal fut-il, était comme un grand carton d’emballage vide. Sa femme exprimait continuellement le regret de l’avoir laissé ajouter un balcon à l’appartement, mais elle ne savait pas alors que cette extension allait le pousser à nettoyer la rue, comme ça, devant les gens, au vu et au su de tout le monde dans le quartier, en tenant un balai à long manche ! Le point de mire fut épargné. Am Mohamad savait qu’en partant à la retraite et au bout de quelques mois, il ne se verrait plus obligé de balayer. Il aurait, en effet, le temps de bien surveiller l’endroit. Son fils aîné lui a posé la question ironiquement : « Tu comptes arrêter chaque per­sonne qui jette un truc sous le balcon ? ». Am Mohamad ne répond pas, un peu gêné. Il se tait parce que il n’a pas encore élaboré un plan pour un mode d’observation particu­lier.

Ses enfants répétaient exprès le mot fenêtre au lieu du mot balcon parce que cela les énervait de voir leur père balayer le trottoir. Il faisait semblant de ne rien entendre. Maintenant, il était le seul dans cette famille à dire « balcon ». Si un hôte ou un invité entendait par hasard ces deux noms, on croyait tout de suite qu’il s’agissait de deux ouvertures différentes sur la rue. On indiquait pourtant la même direction. D’une manière inattendue et désinvolte, un ami lui a demandé un jour la raison pour laquelle ses enfants tenaient à l’ancienne appellation. Et Am Mohamad l’amena dehors sur le balcon pour lui révéler un secret. L’ami qui trouvait le canapé confor­table fut pris au piège et se trouva dans le balcon, obligé de s’asseoir là. Am Mohamad se mit à lui raconter comment sa femme refusait l’idée des travaux au début. Il fallait écono­miser chaque piastre pour les enfants. Il a attendu qu’ils terminent leurs études et obtiennent leurs diplômes. Il a pu mettre ensuite de côté la somme nécessaire. Pendant des jour­nées entières, il observait chaque détail des modèles de balcons dans les rues d’alentour. Il essayait d’ima­giner le style qui irait bien à la place de la fenêtre. A la fin, il a opté pour ce modèle. Am Mohamad parlait aussi de la différence entre une vue de balcon et une scène de la fenêtre. Une longue conversation, où il redi­sait avec beaucoup d’enthousiasme le commencement de l’histoire. Il pou­vait enfin s’asseoir en compagnie de quelqu’un au balcon. Un bon moment ! Am Mohamad levait les bras, puis il les baissait. Il esquissait des cercles en l’air à cause de ce sen­timent qui fait qu’on se trouve très à l’aise au balcon.

Montasser Al-Qaffache

Né en 1964, il a étudié la littérature arabe à l’Université du Caire. Il a ensuite été enseignant de langue arabe et occupe actuellement le poste de rédacteur en chef de la série Le Premier livre, l’une des publications du Haut Conseil de la culture. Il est aussi critique littéraire dans nombre de journaux arabes, dont Al-Hayat. Montasser Al-Qaffache a déjà publié plusieurs recueils de nouvelles : Nassig al-asmaä (le tissu des noms) en 1989, Al-Saraër (les intentions) en 1993, et un roman Tasrih bil ghiyab (une permission d’absence) en 1996. Certaines de ses nouvelles ont été traduites vers le français, le norvégien et l’anglais. Son dernier recueil, Fi mostawa al-nazar (à vue d’oeil) est une immersion dans une ville en pleins bouleversements.

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