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Tareq Imam: Tombeau de mon père

Traduction de Suzanne El Lackany, Mardi, 10 septembre 2013

Dans son nouveau roman, Darih abi (tombeau de mon père), Tareq Imam décrit, à travers des contes, un monde de traditions populaires. Il y suscite les questions épineuses de la culture paternelle, l’imaginaire religieux et le conflit légende/vision fondamentaliste religieuse.

Oui ! La femme qui chante est encore en vie, bien vivante et prospère.

Cette douce voix qui émane de sa gorge submerge la ville, ce n’est pas une illusion, ce n’est pas une magie pure appartenant au spectre d’une défunte. Une voix vient des quatre coins du monde, en même temps, agréables décibels en quantité égale. Raison pour laquelle nous n’avons jamais pu convenir de la source, d’un lieu précis d’où sort d’entre les murs cette douce voix de la femme qui chante. L’harmonie musicale parvenait équitablement répartie aux tympans de chacun des habitants de la ville. Ubiquité et simultanéité des sons. Sortis des plus profondes obscurités du cimetière public, souterrainement, d’une tombe ou des recoins des pièces d’une maison. Et avec une même puissance la voix semblait descendre du ciel.

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Dans mon enfance, je m’en souviens, ma grand-mère m’avait parlé de « cette femme » quand je lui ai demandé, comme tous les enfants hantés par une idée fixe, comment se présentaient les fantômes par les chemins … Grand-mère me raconta beaucoup de choses, non seulement parce que « cette femme » était ma mère, mais parce que cela lui plaisait d’inventer des histoires fabuleuses comme toutes les grand-mères. Elle avait raconté, je m’en souviens, que « cette femme » vivait dans une ancienne maison de la ville, quelque part entre les rues, pour ainsi dire ensilée. Elle vivait seule. Elle n’avait que le chant pour passer le temps. Elle chantait donc tout le temps pour que sa voix, jour et nuit, puisse combler l’air de la ville, montant de ce lieu inconnu où elle avait choisi de vivre retirée du monde. Jamais personne n’avait réussi à localiser ce coin, trouver sa cachette, s’arrêter devant … D’après l’histoire de ma grand-mère, narrée au rythme de chaque mouvement de sa poitrine, inspirant, expirant, cette femme était très laide. Et pourtant, sa voix était, tout au contraire, douce et sereine comme l’eau pure et limpide d’un ruisseau. Rien à voir avec l’effrayante physionomie. Des proches lui dirent un jour pour la consoler qu’elle possédait une voix d’exception. Elle accueillait leurs louanges. On admirait les belles qualités d’un timbre mélodieux. Et elle, elle prit l’habitude de chanter à haute voix, chaque fois qu’elle se mettait à sa fenêtre, pour que les passants ne pensent plus à la laideur de son visage et pour prouver aussi aux prétendants qui l’avait abandonnée qu’elle possédait la plus belle voix féminine qui soit. Et puis la vie changea tout cela ! Surprise ! Jour après jour, elle devenait moins laide et son visage embellissait. Petit à petit, une métamorphose : son visage était un autre et lui appartenait définitivement désormais. Et son corps aussi. Ce corps maigre et sec comme du bois cassant s’est mis à mûrir, à s’épanouir, à s’arrondir. Il semblait qu’avec le chant, elle était une femme qui renaissait à la vie. Grâce aux magiques cordes vocales, elle retrouvait un peu d’orgueil et pansait les blessures d’amour-propre. Un détail des traits du visage se métamorphosait donc avec chacune des vibrations touchant les oreilles. En seulement quelques jours, des hommes fous d’amour s’alignaient sous sa fenêtre. Ils lui envoyaient roses et baisers. Les larmes versées leur brûlaient la joue. Impatients, ils attendaient qu’elle daigne leur accorder un regard de tendresse ou un sourire, même par mégarde. Un signe de la main aussi, pourquoi pas … Une joie intérieure que son visage n’exprimait jamais était ressentie au fond de son coeur. Ses traits ne laissaient rien deviner néanmoins. Elle ne voulait pas prendre de décision radicale en ce qui concerne l’un de ces prétendants. Elle savait que l’heure n’était pas encore venue. Sa beauté grandissait, mais n’avait pas encore atteint, esthétiquement, une apothéose magnifique. Chaque instant apportait une empreinte de beauté. Les hommes qui succombaient à un geste de la main, à un salut de haut, étaient de plus en plus nombreux.

Grand-mère soupire. La femme qui chantait était occupée en ce temps-là d’abord, et en priorité, de sa propre personne, et elle donnait à elle-même toute son énergie et beaucoup de son amour. Avant cela, elle n’était pas du tout réconciliée avec elle-même. Au comble du plaisir et de la joie, sa voix résonnait de plus en plus merveilleusement. Si mélodieusement forte, la voix traversait les frontières de la ville comme un ramage, atteignant d’autres villes, bourgs et villages. Les étrangers, presque à genoux, venaient quérir son amitié. Elle se montrait réticente tandis qu’elle était beaucoup trop séduisante. On la désirait à la folie. Infiniment, les échos agréables de sa voix se répandaient. Même pendant son sommeil, les chants s’envolaient en toute liberté, poussés par une force spontanée d’une gorge toujours éveillée. Et c’était alors des volutes musicales qui tournaient et faisaient tourner toute la ville.

Un jour, un gardien de ton père, ressemblant à la mort, vint la voir avec un message. Il lui disait : maintenant, ta beauté est accomplie et a atteint le point extrême. Tu ne seras pas plus belle que cela puisque dorénavant, tu es de toute façon la plus belle femme sur terre et qui possède aussi la plus belle voix au monde. Seulement, c’est l’heure de choisir. Soit tu gardes ta beauté éblouissante et ta belle voix disparaîtra à jamais, soit tu gardes ta voix qui a fait tourner la tête à toute la ville. Dans ce cas, tu retrouveras ta physionomie d’avant. Tu as le choix. Choisir librement est un signe de force et la preuve d’une libre réalisation de soi. Et c’est maintenant que tu dois décider.

« Cette femme » eut peur. De douleur, elle versa des larmes. Des larmes inconnues jusque-là, même aux pires moments de détresse. Elle se ressaisit à la fin devant ce messager de malheur qui restait muet en attendant une réponse. Elle lui demanda de patienter un peu et de lui donner du temps pour réfléchir. Il accepta sa proposition comme une contrainte affligeante. Mais avant de partir il lui dit : Je reviens dans 7 jours. Il faudra alors que tu sois prête à me communiquer ta décision. Je pense que 7 jours est un délai suffisant !

Elle allait devenir folle ! Elle ne voulait plus qu’on la voie … Elle ferma ses fenêtres, laissant la file des soupirants qui se lamentaient et souffraient. Elle souffrait plus qu’eux ! Elle réfléchissait … Un mal de tête terrible et continuel … Si elle accepte de se marier avec l’un de ces prétendants tout en sacrifiant sa voix, son futur mari découvrira le pot aux roses. Une compagne d’une grande beauté sans belle voix ne peut pas séduire un homme toute une vie. Et d’autre part, si elle sacrifie sa beauté acquise pour que sa voix continue à vivre, ce serait déplacer le problème et retourner à la case départ.

Un jour avant la fin du délai de 7 jours, la femme qui chante a disparu. Personne ne sait au juste comment elle a pu s’échapper du siège des amoureux qui assiègent sa rue. Cette femme a pu s’échapper aussi de la stricte surveillance des tuteurs mâles, de leur poigne de fer, de leurs yeux qui l’épiaient partout. Elle a choisi un lieu retiré et tranquille. Inconnu des autres à ce jour. Là, elle a pu, comme on l’a dit, conserver et les beaux traits de son visage et la douce voix. Elle chantait toujours, espérant que sa voix parviendra à un homme qui la retrouvera et qu’ils convoleront en justes noces loin de la fatalité de ce choix imposé ! .

Tareq Imam

Tareq Imam est né en 1977 et est titulaire d’un diplôme de littérature anglaise, obtenu à l’Université d’Alexandrie. Il travaille comme journaliste à la Radio et la Télévision égyptiennes. Houdouë al-qatala (la sérénité des assassins, 2007), son deuxième roman, a obtenu le prix Sawirès pour le jeune roman en janvier 2009 ainsi que le prix d’encouragement de l’Etat en 2010. En outre, il a reçu le prix Sawirès en 2011 pour son recueil de nouvelles L’Histoire d’un vieil homme à chaque fois qu’il rêve d’une ville, il y est mort. Son premier roman Chariaat al-qitta (la loi du chat) avait également été publié chez Merit, en 2003.

Puis Al-Armala taktobou khitabat serranne (la veuve écrit des lettres en cachette), Al-Hayat al-thaniya li Canstantin Cavafis en 2012, et Darih abi (le tombeau de mon père) en 2013 aux éditions Dar Al-Aïn. Parmi ses recueils de nouvelles, Touyour jadida lam youfsidha al-hawaä (de nouveaux oiseaux pas encore pourris par l’air, Charqiyat, 1995), Charie akhar li kaëin (une autre rue pour une créature, Palais de la culture, 1997), et de contes pour enfants, Malek al-bihar al-khamsa (le roi des cinq mers, Palais de la culture, 2000).

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