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L’Eléphant bleu

Traduction de Suzanne El Lackany, Mardi, 16 juillet 2013

Ahmad Mourad plonge dans le monde de la psychiatrie et pousse le lecteur dans les limites, de la folie et de la raison, à travers une pilule infernale : L’Eléphant bleu. Dans cet extrait du roman portant le même titre, le monde de l’hallucination fait surgir à Yéhia, Basma, la femme de son ami, tuée.

L’éléphant est le plus grand des animaux vivant en liberté sur terre. Il est végétarien. Il se nourrit de racines, d’herbes et de fruits. L’éléphant adulte peut consommer 136 kg de nourriture en un jour. C’est un animal qui ne dort pas beaucoup. C’est la faim. La faim qui le fait avancer sur de longues distances pour nourrir ce corps géant. La femelle porte longtemps ses petits : 22 mois de gestation. La trompe lui sert à respirer, barrir ou boire. Ce tube souple et mobile représente à lui seul un ensemble de 100 000 muscles petits et grands.

Je me réveille. Je suis allongé par terre dans le salon. La laine du tapis pique mon dos. Il me faut quelques secondes pour fermer ma bouche que j’ai oubliée ouverte. J’avale une salive désirée, il faut humidifier ma gorge asséchée. Je tire mon bras qui gît sous mon corps. Je secoue ces fourmis qui le rongent de l’intérieur. Me voilà assis. Mes yeux cherchent l’horloge murale. Je trouve l’horloge comme vidée. Cela fait si longtemps que je ne change plus les piles. Les aiguilles ont pourri. Je me lève pour chercher un truc à enfiler. Je trouve le boxer qui traîne à quelques mètres. J’appelle Maya, les meubles vibrent doucement. Que Dieu maudisse cette pilule d’éléphant bleu avalée. Elle continue à agir. Je lui avais dit pourtant que je détestais la chimie ! La couleur bleue devient discrète, le violet se retire. Maya ! Il reste au fond de la bouteille d’absinthe le quart de la quantité de liquide. Je referme hermétiquement la bouteille avec prudence et respect. Mes mains tiennent inconsciemment le soutien-gorge que j’envie pour son rôle sur terre. Un service à l’humanité … Sous le bonnet gauche du soutien-gorge, je trouve le reste d’une piastre de haschisch. Je l’ai fourré dans mon caleçon. Maya fonce et s’en fout de tout quand il s’agit de haschisch.

— Maya !

J’entre dans la cuisine. Je la cherche. J’entends le bruit de la douche. Maya est en train de laver tous les péchés mortels de l’humanité. Je prépare une grande tasse de café double. Assis devant la table de la cuisine, j’attends l’ébullition de l’eau qui fait siffler la cafetière. Basma surgit comme une apparition. Son visage très près de moi. Elle s’écrie : Il faut que tu fuies !

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Un courant électrique parcourt tout mon corps. Je me laisse glisser sous la table ! Ma chute, une compensation du rêve. Soudainement. Oubliée dans un coin du cerveau. J’ai vu Basma ! Elle me frôle ! J’ai vu Chérif aussi. J’ai fermé les yeux pour essayer de garder une empreinte de vision. Je retiens mon souffle. Mes mains pressent sur mes oreilles afin que les détails de l’image ne s’échappent pas. Chaque détail de la scène passée est réuni en un ensemble qui dégage un sens en un bref moment : Tu dois t’évader …

Pourquoi est-ce qu’on se réveille toujours avant la fin ? In extremis avant de tomber dans un escalier ou avant de brûler dans un four ? Avant d’être déchiqueté par une créature sauvage ? Avant la mort de Basma ? L’a-t-il jetée ? S’est-elle jetée ? J’ouvre les yeux quand les lettres du mot Fin se profilent sur mes paupières. La couleur bleue disparaît. Les murs ne vibrent plus. Je ne suis plus dans la cuisine !

Je suis étendu sur le canapé du salon. Maya est près de moi et elle me montre son dos tatoué. Depuis quand datait ce tatouage ? Une chèvre.

La tête de la chèvre, grande, poilue, impeccablement dessinée. Les longues cornes touchent ses épaules. Une chèvre ! Son goût est horrible ! L’aiguille de l’horloge au mur avance merveilleusement ! Dans un sens contraire ! Le chien noir est couché sur ses quatre pattes à la porte de la chambre qu’il garde. On dirait que ce chien me lorgne de travers. Et que le sang s’est congestionné dans ses orbites. Son maître se tient derrière lui. Il était venu me visiter il y a quelques jours. Dans l’obscurité de la pièce, je n’avais pas bien aperçu les traits de son visage. Je savais seulement qu’il me regardait. Il me perçait d’une certaine façon qui causait des ravages. Je regarde Maya maintenant. Je vois respirer la chèvre tatouée sur son dos. Je ne veux pas perturber l’étrange capricorne. Sans déranger, j’essaye de me lever. Le chien : sur ses gardes. Il plante les griffes dans ce qu’il imagine de l’herbe verte au salon. Il grogne. Je vois que son maître sourit. Un large sourire ironique. C’était quand j’ai ouvert les yeux ! Le matin !

Je m’étais jeté négligemment sur le canapé. Je lutte pour ouvrir les yeux à la lumière hyperbolique du soleil qui emplit l’appartement. Le soleil ! Un être jaune qui importune sans raison comme la mouche du coche et qu’on peut saisir à n’importe quel moment. Un coup d’oeil à ma montre au poignet. L’aiguille y tourne dans le bon sens. Dix heures quinze minutes. Le tapis est tel quel. Le tapis n’est pas vert. Les portes ont disparu. La bouteille d’absinthe contient aussi un quart. Mais où est donc Maya ? En entrant dans ma chambre, j’ouvre la porte. Le même désordre habituel partout, c’est rassurant. Maya ! Elle n’est pas dans la salle de bains. Je traîne jusqu’à la cuisine. Maya ! Toujours rien. Dans le jardin ras, dénudé, oublié, elle n’y était pas non plus. Elle n’y buvait pas son café. Elle a dû aller certainement à la Compagnie de l’Escroquerie où elle travaille. Zut ! Dans le salon, je contemple le canapé. Maya est allée au boulot et a laissé sa part de haschisch. Et sa bouteille. Et son soutien-gorge qui a beaucoup de chance et la pièce de lingerie pourpre et sacrée. Incroyable ! Je prends le téléphone et je presse sur la touche qui correspond au nom. Je n’entends pas sa musique enregistrée. Maya ! Deux tours de l’appartement, puis je sors dans la rue. Je suis dans la rue. Debout. Comme un idiot, ne sachant pas où aller. Je m’efforce de la trouver. A droite. A gauche. Du côté du kiosque le plus proche. Je vois tout à coup ma voisine âgée. Elle s’est arrêtée un instant. Elle me toise. Mme Kawsar. Cette dame me hait depuis la mort de ma femme. Elles étaient amies et Mme Kawsar voulait démontrer qu’elle était capable d’être une seconde mère pour ma femme. Elle savait beaucoup de choses sur moi, cette vieille dame. Ma femme lui racontait des détails sur notre vie qui était, semble-t-il, « idéale ». Et maintenant, Mme Kawsar me voyait au milieu de la rue avec un boxer pour unique tenue ! La sympathie, quoi. Vraiment !

— Bonjour, Mme Kawsar.

Elle me dévisage avec mépris, comme pour me brûler. Elle rentre dans l’immeuble à petits pas discrets.

Mme Kawsar, je t’invite à aller au diable et je me charge de payer la facture du voyage !

Où est Maya ? Ces maudites pilules semées sur les langues ont certainement un rôle dans cette disparition ! Et en plus, il y a l’absinthe, ce cocktail de la folie.

Ahmad Mourad

Né au Caire en 1978. Photographe et graphique designer, il a fait des études de cinéma et a remporté de nombreux prix de prise de vue avant de se lancer dans l’écriture littéraire et en être profondément marqué. En 2007, il publie son premier roman, Vertigo, (Merit 2007), qui est vite devenu best-seller et adapté en feuilleton télévisé durant le mois du Ramdan en 2011. Ce même roman a été traduit en anglais chez Bloomsbury, Qatar 2011. Puis, il a publié Tourab al-mass (poussière du diamant) du nom d’un genre de poison, en 2010, aux éditions Al-Shorouk. Et enfin, Al-Fil al-azraq (l’éléphant bleu) en 2012, chez le même éditeur, et qui est en cours d’adaptation pour le cinéma (voir l’entretien avec l’auteur dans l’Hebdo http://hebdo.ahram.org.eg/Category/969/5/32/Culture/Livres.aspx). Appartenant à la génération des jeunes écrivains du nouveau millénaire, Ahmad Mourad se distingue par son écriture du suspens, du roman policier qui revient avec force sur scène sous sa plume.

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