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Vive les mariés !

Traduction de Suzanne El Lackany, Mardi, 09 juillet 2013

Nael Al-Toukhi parodie le célèbre tandem de femmes criminelles, Rayya et Sekina, à travers l’histoire de deux familles mafieuses d’Alexandrie. Voici les premières pages de son dernier roman Nessaa Al-Carantina, ville imaginaire, qui fonde son univers humoristique.

Une histoire de deux êtres rapprochés par le destin au bon moment …

Le chien habitué à explorer les moindres gisements de poubelles ne trouvait plus les ordures ménagères dans lesquelles fouiller. C’était le jour du 28 mars de l’année 2064. Pour diverses raisons que l’on va narrer, cette date-là était la plus cruelle journée de toute l’histoire de la ville d’Alexandrie. Tout le monde a enduré un fiel amer. Mais le chien qui ne trouvait plus de détritus avait particulièrement et cruellement souffert. Le chien cherchait près du mur du métro. C’est là qu’il avait une chance de trouver quelque chose sous le monticule géant des déchets ménagers où une nuée de mouches errantes volaient. Mais le chien ne trouva rien. Même pas le mur qui ceint la station de métro. Cette zone s’ouvrait au soleil étrangement. Comme un désert.

Le chien avait faim, il courait le long d’un mur fantôme à l’emplacement de ce qu’il croyait le mur de la station. Il remuait la queue galeuse, regardant au loin dans l’espace. Le chien s’est roulé dans la terre et son corps rasait les pierres du mur. Ce chien avait faim, il était déprimé, désespéré. Et il avait chaud. La scène en question devient de plus en plus sombre. Rien, absolument rien, ne traînait par ici ou par là. Le chien commence à aboyer. Une sorte de tuyau bougeait, il le voyait de loin. Il aboie encore. Là, avec cette seconde série d’aboiements, un objet est venu heurter la patte du chien. Un petit objet dur et qui procurait une sensation de tiédeur. Exactement comme un coup de fusil. Oui, coup de fusil, c’est certain. D’une patte boiteuse et de l’autre blessée, le chien poursuivait courageusement le ratissage de ce quartier, cherchant des yeux un autre tas d’immondices quelque part, prenant garde à ne pas faire de bruit pour ne pas risquer d’autres coups de fusil. Il se cacha derrière un petit tertre de terre. N’étant plus qu’un chien faible, usé, et une plaie qui saigne. Soudain, le corps du chien a tressailli : l’impact d’une balle. Maintenant, le chien est mort sur la poussière qui a pris la couleur du sang. Un moment. Une dame qui passe par là vient ensuite le prendre pour déposer le corps dans un trou profond. Elle devait penser probablement que c’était la meilleure façon, peut-être aussi la plus légitime, pour l’enterrer dignement. Quelque chose de sinistre se déroulait. Une fin de vie. Une grande histoire vécue.

Le destin nous joue des tours parfois. Le sort peut réunir contraires et paradoxes. L’être humain peut posséder prestige, argent et position sociale. Et du jour au lendemain, il peut se retrouver sans le sou, marginalisé, en faillite sociale. Le destin peut rapprocher deux créatures : deux camarades, deux voisins. Ou un duo appartenant à la même race de chiens perdus. L’un s’amourache de l’autre : le grand amour. Tout à coup, après bien de vicissitudes, un coup fatal du destin les arrache l’un à l’autre. Comme il est curieux et étrange le destin et sa disposition des choses de la vie …

Le commencement — c’était il y a longtemps — remonte à plus d’une génération. Plusieurs épisodes de cette histoire dans plusieurs espaces. Du sud au nord de l’Egypte. La morale de l’histoire qui s’en dégage contient une profonde leçon philosophique à propos de l’être humain, ses désirs, sa nature. Raconter cette histoire serait dire en même temps l’un de ces récits rares du patrimoine de l’humanité. Le plaisir s’y trouve lié à l’impatience d’apprendre, l’information utile rejoint savoir et conseils précieux.

Vive les mariés !

S’il faut restituer en deux mots l’enchaînement de l’action de cette histoire, ce serait « grâce divine ». La main de Dieu a agi, et par ses bienfaits, chaque personnage eut un rôle adéquat à jouer à la bonne place. Chacun eut la bonne idée au bon moment. On peut en conclure, comme d’une parabole, que rien n’est impossible. Et que lorsque la volonté est guidée par de bonnes intentions, l’être humain, avec l’aide de Dieu d’abord, Puissant et Grand, peut accomplir des miracles.

C’était ce même jour où le chien fut tué. Une chienne se trouvait à l’autre bout de Karmouz. Mais celle-ci sut où et comment trouver un beau tas de détritus riche en déchets utiles. La peau de la chienne était couverte de pus et beaucoup de taches teigneuses. Des puces s’accumulaient au-dessus des points où poussaient encore des touffes minuscules de poils. La chienne se cachait sous les détritus dès que les coups de fusil s’étaient intensifiés. Elle sortait la tête ensuite. La chienne attendait patiemment le chien. Un pressentiment très fort s’était pourtant emparé d’elle : il n’allait pas pouvoir venir cette nuit. Ni aucune nuit. Le coeur de la chienne se crispait. Son âme s’assombrissait. Les signes prémonitoires n’étaient pas avares de révélations. La nourriture : de plus en plus rare au milieu des déchets ménagers. Les petits bruits d’explosion et les coups de feu l’empêchaient de réfléchir. Elle ne voulait plus rien.

L’histoire de ce couple de chiens commençait il y a trois mois. Dans la dévastation du terrain vague. Le chien, à peine avait-il senti le mouvement cadencé de son derrière, sauta immédiatement sur la chienne. Chacun s’est mis à frotter son corps contre le corps de l’autre. Les puces se déplaçaient librement entre ses poils à lui et ses poils à elle. La peau de la chienne était pleine d’ulcérations. La peau du chien envahie d’ulcères. Cela n’empêchait pas le plaisir réciproque. Ce fut le grand amour. Ils se sont juré de rester fidèles l’un à l’autre jusqu’à la mort. Elle porta ses petits dans son ventre. Aujourd’hui, l’heure de délivrer les chiots approchait. Et pourtant, tout laissait croire qu’elle allait les mettre au monde toute seule. Très loin de son compagnon adoré .

Nael Al-Toukhi

Ecrivain égyptien, né au Koweït en 1978, il arrive en Egypte en 1981, où il achève ses études de lettres, à l’Université de Aïn-Chams, département de langue hébreu en 2000. En 1997, il reçoit le prix du Club de la nouvelle au Caire pour son ouvrage Papiers d’une marche africaine. En 1998, il obtient le prix de Akhbar Al-Adab pour son ouvrage Damas. Al-Toukhi publie dans la presse comme dans le journal londonien Al-Qods Al-Arabi, le journal libanais Al-Safir et le journal égyptien Akhbar Al-Adab. Parmi ses ouvrages, citons le recueil de nouvelles Des Changements artistiques en 2004 et le roman Layla Anton en 2006.

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