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Wagdi Al-Koumy : Incursion au pays des mangues

Traduction de Suzanne El Lackany, Mardi, 11 juin 2013

Wagdi Al-Koumy dépeint l’atrocité de la vie pendant le service militaire. L’histoire du pays se confond avec celle, plus personnelle, du jeune Salem. Voici une nouvelle de son nouveau recueil Sabae mohawalat lil qafz fawq al-sour (sept essaies pour sauter sur le mur).

Tu es seul. Etranglé par une colère violente dès que vous avez fini de dresser la tente. Devant toi, il y a le chalet aux fondements enfoncés dans la terre et qu’il faut regarder avec insistance. La terre qui n’est pas leur terre. Ils ont mis en oeuvre toutes sortes de dispositifs possibles pour bien la protéger. Et votre tente sourit ironiquement quand vous subissez la réaction de la force contraire des piquets. Lassé par ton silence, il se penche vers toi et te demande :

— Mon frère, tu t’appelles comment ?

— Salem.

— Pourquoi es-tu enfermé dans le silence ? Il faut se décontracter. On est dans un désert.

La nuit vient vous trouver, sans lune. Vous tâtez les reliefs et les objets. Des bruits de voitures qui passent du côté parviennent jusqu’à vous. Un tressaillement, de frayeur. Et il demande : c’est possible ? C’est la première fois depuis qu’on est ici qu’ils se montrent si effrontés.

Tu n’en as cure de sa peur. C’est la sentinelle de garde attendue par le chalet. Tu n’étais qu’un garçon de 10 ans quand tu apprenais leur existence. Quand tu as vu ta mère pleurer ton père disparu. Ton grand-père lui reprochait : Tes larmes sont chères. Tu crois que la guerre va éclater ? Le chef d’état-major de l’armée lui-même dit que chaque année sera une année décisive. Je connais bien cette armée. Une armée qui a fait la guerre un jour avec des armes piégées. Puis un autre jour, cette même armée s’est consacrée à l’attaque, l’heure où il a fallu marcher contre l’ennemi. C'était au temps de l’éveil : les murmures de ta mère alors qu’elle te tenait dans ses bras. J’ai un pressentiment : quelque chose va se passer, assez grave, disait-elle. Elle avait pressenti juste. Le soleil perché au coeur du ciel. Un déploiement des forces aériennes. Ils ont frappé et ils ont traversé. Quand on fait la guerre, il y a un minimum de respect exigé, comme un ordre en fonction de la position du soleil. Mais ce peuple-là … Les Egyptiens, ce sont vraiment les héritiers des pharaons. Ils ont laissé le soleil taper dans les yeux de l’ennemi, puis ce fut un coup de poignard imprévisible. Ton grand-père eut un sursaut ce jour-là : Est-ce possible ! Au milieu du jour ? Et un jour de jeûne ? Ta mère ne put prononcer un seul mot, sa langue s’était figée. Elle retenait son souffle. Et toi dans ses bras.

Soudainement, tu prends conscience qu’il y a ces jeunes en train de courir et qui s’amusent, entre le chalet et l’arbre bien vert à côté. Les fruits sont jaunes. Orange, mandarine … Tu l’interromps : Non, des mangues.

— Comment tu sais ça, toi ?

Il crie. Tu l’ignores et dis tout bas : C’est comme une envie que j’ai de ce fruit. Il t’entend, et d’un air stupide, il te dévisage. Il rit pour se moquer :

— Attends, attends. Il faut bien ouvrir les yeux !

Il montrait le fil de fer. Ce fil paraissait tel un couteau qui pourrait couper un grand gâteau. Cruel. Rouillé. Plein de petites pointes.

En compagnie du lieutenant-colonel affecté, il se moquait de ton amour des mangues. Et les soldats en poste de sortir leurs griffes pour déchiqueter ta chair à force d’ironie féroce. D’un coup de poing, tu veux les massacrer tous. Tu t’avances vers le fil de fer au milieu de ces hommes comme pétrifiés. Ils sont sidérés quand ils te voient désigner le soldat debout en face. Etonnés de tes signes, ils cherchent à comprendre. Tu montres le manguier. Il est stupéfait. Il a souri. Il a fait un signe vulgaire. Tout le monde rit, sarcastiquement. Ton ami est un salaud et les soldats en poste.

Tu écarquilles les yeux, grands ouverts, sur l’infini, à cause d’un coup sur la nuque. Tu n’as pas pu t’asseoir près d’eux. Ton ami poursuit ses reproches. Tu t’éloignes. Tu es contemplatif, dans le silence. Tu te souviens peut-être à ce moment du cercueil tout en longueur que tes oncles portaient sur les épaules. Ils l’ont ouvert devant toi. Ta mère se frappait les joues. Ton grand-père est accablé. Le linceul à l’intérieur était tricolore. Ton père, enveloppé de trois couleurs, est porté jusqu’à la chambre du sous-sol. On referme la porte. Ta mère continue à se gifler.

Tu es toujours contemplatif, dans le silence. Tu l’entends ronfler. Les lumières baissent dans le chalet. Des murmures montent en toi, comme le murmure de ta mère inaudible à force de se frapper le visage : l’arbre n’est pas béni … Rien n’est béni … Le matin, autour de toi, des brins de fruits éparpillés. Toute la nuit, un parfum de mangue s’est répandu dans la tente. Ton ami se réveille. Les yeux flous. Il tend le bout des doigts pour tâter les fruits afin de s’assurer. Il te crie : Qu’est-ce que tu as fait ? C’est complètement fou !

sept essaies pour sauter sur le mur
OEuvre du sculpteur Gamal Abdel-Nasser, crédits : Zamalek Art Galery.

Ton regard est rivé sur le chalet et tu ne lui accordes aucune réponse. La porte du chalet grince en s’ouvrant. Tu bondis d’un seul coup sur les fruits et tu happes deux mangues. Tu reprends le fil de fer et, dans un cri d’enthousiasme, tu dis : Camarade, de bon matin, tu auras l’eau à la bouche. C’est comme si tu avais recueilli la lune, dont le reflet est visible sur la surface de l’eau du canal qui irrigue votre village. Tu sens le goût de la victoire en voyant l’air stupide sur le visage de l’autre quand les deux mangues ont heurté sa tête. Tu sens un désir pressant de venger ton père de la cruauté de ce lion qui l’a déchiré. Tu ne sais pas comment retrouver les traces de ce lion dans la jungle. Ton grand-père, le fond de son oeil a trop blanchi de tristesse pour son fils. Tu sens que si tu retournes le voir et que tu racontes ce que tu as fait, il retrouvera la lumière de ses yeux. Ton histoire est celle de la tunique de Joseph, béni soit-il. La tunique qui va donner de l’éclat à l’épaisseur sombre de la couleur blanche, cette blancheur devenue si intense quand l’accord de paix fut signé. On a plongé la plume dans l'oeil privé de lumière de ton grand-père. On en a tiré la substance visionnaire. Le traité fut signé. Les yeux de ton grand-père étaient devenus blancs, très blancs …

Le jour, ton ami te grondait comme un chien mordu. Il brûle tes nerfs. Quel désastre ! Ce pas était une agression militaire !

Et quelle attaque militaire ! Des mots par lesquels nous fabriquons notre peur … Grand-père retrouvera la vue dès qu’il aura appris ta prouesse et ta bravoure … C’est à se demander : combien de lendemains te réserve l’avenir pour que ses yeux puissent recevoir ton histoire ? … En suivant le lent mouvement du soleil, ton regard sera attiré par le sol à cause du grincement de la porte du chalet. Une femme accompagne un soldat et tout un groupe. Ils rient et te montrent du doigt, ils ont un air stupide. La femme se laisse tripoter par ces hommes et ils se prêtent à un jeu d’attitudes lascives. On peut l’entendre rire très fort. L’un d’eux tire un morceau de tissu que tu connais si bien. Tricolore. Ayant déjà emmitouflé ton père. Un autre retire la jupe de la femme. Ils la débauchaient. Leurs cris fusaient. (…).

Wagdi Al-Koumy

Journaliste et écrivain, Wagdi Al-Koumy est né en Egypte en 1980. Il travaille dans le quotidien et la revue online, Al-Youm Al-Sabie. Il a déjà publié deux romans : Chadid al-borouda laylane (très froid pendant la nuit) en 2008, et Al-Moute yashrabha sada (la mort la boit sans sucre) en 2010 dans lequel il fait le bilan de la mauvaise situation du pays avant le 25 janvier 2011. Son nouveau recueil de nouvelles Sabae mohawalat lil qafz fawq al-sour (sept essais pour sauter sur le mur) sortira en quelques jours aux éditions Al-Shorouk. Les nouvelles publiées dans la presse ont été primées à plusieurs reprises comme, entre autres, avec le prix du Conseil suprême de la culture en 2000, la décoration du Doyen de la littérature arabe en 2001 et en 2004.

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