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Un ciel plus proche

Suzanne El Lackany, Dimanche, 05 mai 2013

Dans ce passage captivant du premier roman du poète Mohamad Kheir, l'ambiance de l'après-25 janvier 2011 bat son plein. Mazen, le photographe, vient de perdre un oeil dans des accrochages avant les élections.L'amour et l'avenir sont en suspens.

Mazen

L’entrée était vaste, accueillant Mazen avec la douceur d’une musique européenne venant du bar. A droite de la réception du Garden House, la grande salle. Ce soir-là, ce n’était ni un dimanche, ni un jeudi : peu de monde dans le bar. Les éclairages pâles communiquaient à Mazen leur quiétude et cachaient en même temps l’oeil qui manquait. L’autre oeil était sollicité par un plus grand effort désormais. Le serveur vint lui deman­der quelle table il préférait. Mais soudain, Lama l’appelait d’un signe de la main. Il avançait vers sa table. Elle portait une petite robe noire toute simple, touchant aux genoux. Ses paupières au maquillage épais couvraient ses yeux. Il s’assit près d’elle, sous la baie vitrée, très large. On attendait le serveur. Pour Lama, vodka à l’orange. Et lui, il préférait commencer par une bonne pression de bière. Il posa la question : tu es venue assez vite … Oui, à pied. En voi­ture, il aurait fallu deux heures entre deux rues. Comment allait-il ? Elle vou­lait le savoir. Comme réponse, Mazen haussa les épaules pour ne rien signifier au fond, avec un petit mouvement de la tête. Lama lui dit que le voiturier de l’hôtel l’avait draguée quand elle traversait la rue. Puis, terrorisé quand il se ren­dit compte qu’elle allait entrer dans l’hôtel, il changea d’attitude. Mazen ne fit aucun commentaire. Sans réfléchir, il posait le regard spontanément sur les jambes de Lama. Il imaginait des veines de toutes les couleurs perçant la blancheur de la peau. Ses chaussures noires, un modèle simple, bou­geaient au rythme nerveux de ses pieds.

— Ossama m’a appelée.

Il la dévisageait, cherchant à en savoir plus. Elle poursuivit : il se plaignait du fait que tu ne réponds pas à ses appels. Mazen haussait encore les épaules, indifféremment. Les boissons étaient servies. Tous deux buvaient en silence. Elle pen­sait maintenant qu’elle avait évoqué le nom d’Ossama bien qu’elle n’ait pas voulu parler de près ou de loin de cette histoire. Mazen observait la vie qui passe à travers une fenêtre donnant sur une rue latérale dans laquelle on ne pouvait voir que des voitures garées et une atmosphère immobile. A force de se retourner pour mieux voir, son cou lui fit mal. Il bougeait beaucoup trop la tête ces derniers temps. Il se retournait maintenant vers Lama qui était en train de finir son verre. L’air d’une guitare accompagnait une chanson qui semblait familière. Il n’arrivait pas cependant à se rappeler où et quand il avait entendu cette chanson. Lama fredonnait tout bas. Soudain, elle dit : j’ai faim. Mazen sourit et commanda des ailes de poulet marinées et une salade de pois chiche. Il observait bien Lama tandis qu’elle s’appliquait à manger avec beau­coup d’appétit. Une fois, il l’avait taquinée en lui disant qu’elle était plus féroce à table qu’au lit. Elle n’avait rien répondu alors, ne trouvant pas la réplique qu’il fallait. Elle trouva par la suite un moyen pour lui faire répéter cet avis, et cette fois-là, elle avait la réponse toute prête : l’or­gasme est plus sûr au niveau nutritif. Cela n’avait pas provoqué Mazen. Au contraire, il en avait ri. Il en riait encore aujourd’hui en se rap­pelant ces mots. De front, Lama osait : Mais qu’est-ce qui te fait rire ?! Mazen se taisait et se contentait d’un large sourire énig­matique. Et son visage à elle rayonnait. L’assiette vide fut écartée. Un autre verre de vodka fut demandé. Le ser­veur, en s’adressant à Mazen : une bière ? D’un geste de la main, la pro­position fut écartée également. Il désirait plutôt un whisky avec un morceau de glaçon. Les boissons furent servies. Il s’appuyait sur le fauteuil. Lama lui caressait la tête sous le bonnet. Elle touchait l’étoffe : bonne qualité. Mazen s’abandonnait, avec un sourire. Le bout des doigts sur son visage, elle lui disait : tu as un air français. Elle vou­lait qu’il lui raconte une histoire très drôle qu’elle avait oubliée à propos d’un bonnet, d’un singe et d’une forêt. Il la redit. Elle riait alors à gorge déployée. Elle avoua qu’elle avait toujours tendance à oublier les détails. Quand elle raconte une blague, elle commence par la fin. Cela gâche le suspense. Elle disait cela tout en riant sans raison. Elle disait aussi : ça me fait rire quand on désigne un bonnet ainsi… Et d’une voix haute et solennelle, elle lança ce mot soutenu : coiffure d’homme … Elle riait pendant tout ce temps. Il avait compris qu’elle était ivre. Il ne la prenait pas au sérieux. Je t’ai menti, était-elle décidée à avouer, j’ai bu un verre chez moi avant de venir. Ironique et en feignant d’être étonné : je ne te crois pas. Elle se vengea par un coup de poing dans le torse. Tu verras … Je t’aurai … Et il avala d’un trait le fond de son verre. Il demanda à boire encore. La musique résonnait plus fort. Le lieu semblait se remplir au fur et à mesure. Des libations qui n’en finissent pas. Coupes, verres et couverts leur renvoyaient des sourires. La musique était dorénavant suave. Le lieu se dilatait pour accueillir leurs danses. Ils se levè­rent pour danser. Elle le serrait contre son corps et lui disait que personne, jamais, ne devait connaître la tristesse. Elle lève la tête, le contemple : ton oeil solitaire est beau. Elle trans­pirait et il voyait que la sueur avait fait fondre le maquillage, et le khôl de ses yeux ruisselait. Elle parut fuyante parmi tout le reste. Sur un fond de musique, les paroles de Lama touchaient l’ouïe de Mazen. Lui, il flottait au-dessus du lieu et ne pensait plus à rien. Elle parlait, parlait. Il n’arri­vait plus à percevoir tout ce qu’elle disait. Elle lui proposa de s’arrêter et de s’asseoir, mais entre-temps, la musique s’intensifia. Un tube qu’elle aimait. Elle le tira vers la piste de danse. Donc, au lieu de retourner à leur table, la voici maintenant qui secouait chacune de ses chaus­sures pour les lancer loin de ses jambes jusqu’au bord de la piste. Un petit sursaut d’inquiétude monta en lui et se dissipa aussitôt. Le lieu sem­blait se remplir, se vider, se remplir de plus belle. Mazen perdait la notion du temps. Il s’aperçut tout à coup qu’il était assis sur un fau­teuil devant une autre table. Lama était dans ses bras. Le serveur avait prononcé quelque chose. Il ne l’entendait plus. Mazen lui fit comprendre d’un geste expéditif qu’il voulait l’addition. On l’apporta. Mazen sortit son porte-feuille. Il ten­dit au serveur la carte bancaire d’un geste machinal. En moins d’une seconde, le serveur du bar lui remit un reçu et un stylo. Mazen signa sans retenir le montant. Il prit Lama par le bras : Allez, on y va. Il s’imagina un instant qu’elle s’était endormie. Mais elle fit en un murmure : on va où ?

2

— La maison.

Il s’agissait de son appartement. Lama reprit conscience dès qu’elle fut sortie dans le froid.

— Tu es venu comment ?

— En voiture.

Mazen ne cherchait pas sa voiture cependant. Car ni l’un ni l’autre n’étaient en état de conduire. Des taxis, plusieurs, firent pour ainsi dire la course pour s’arrêter devant ce couple. Mazen ouvrit la portière du premier taxi et Lama entra dans la voiture. Mazen se mit près d’elle et cria l’adresse au chauffeur. Elle et lui trouvaient enfin une sorte de repos sur la ban­quette du taxi. Mazen baissa la vitre pour faire pénétrer l’air malgré le froid. Elle ne s’y opposa pas. Elle se pelotonna contre lui. Mazen sentait que le chauffeur les épiait à travers le rétrovi­seur et se disait certainement qu’ils « puaient l’alcool ». La voiture s’enfonçait dans la nuit. Lama abandonnait la tête sur l’épaule de Mazen, décoiffée, sa chevelure voilait la vue. Par l’oeil qui lui restait, Mazen ne voyait plus les détails urbains. Seules quelques lumières de la rue çà et là parvenaient à son oeil. Devant le taxi, des phares de travail puissants. Des ouvriers à l’oeuvre. Le chauffeur grommelait. Incompréhensible. Il fit demi-tour. Il prit le chemin d’une rue étroite parallèle. Son taxi se retrouva coincé parmi des tas de voitures. Devant. Derrière. Il dévia pour prendre une autre route plus reculée. Il roulait à vitesse très limitée. Le chauffeur s’énervait : Contrôle sur­prise. Mazen rigolait : Tu as ton permis ? Sinon tu peux prendre le mien. Le chauffeur du taxi ne daigna pas lui répondre. Il continuait à ralentir. Il arrêta la voiture exactement entre deux bar­rages routiers qui fermaient la voie et ne lais­saient passer qu’une seule voiture à la fois .

Mohamad Kheir

Il est né au Caire en 1978. Ecrivain, poète et journaliste culturel, il a publié son premier recueil de poèmes en dialectal égyptien Leil kharégui (nuit externe) aux éditions Merit en 2002, puis Paranoïa en 2008. Hadaya al-wehda (les offrandes de la solitude), poèmes en arabe classique, chez le même éditeur, en 2008. Son recueil de nouvelles Aafarit al-radio (Les fantômes de la radio) a remporté le Prix Sawirès de littérature et de cinéma pour les jeunes en 2010. Kheir a également écrit nombre de chansons pour des interprètes égyptiens et libanais prometteurs tels Ziyad Séhab, Donia Massoud, Yasmina Fayed, Ellie Rizqallah et Fayrouz Karawya. Son premier roman Samaa aqrab (un ciel plus proche) est publié aux éditions Merit 2013.

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