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Le journal de Abdou Riyal

Traduction de Soheir Fahmi, Mardi, 23 avril 2013

Avec détails et suspens, Mohamad Ghozlane raconte le départ d'Egyptiens attirés par les pétrodollars des pays du Golfe. Ils laissent derrière eux famille et enfants dans l'espoir de jours meilleurs. Extraits.

Que dieu maudisse Salah Atwa qui m’avait fait délaisser ma mère. Les gens sont partis de devant la demeure. J’étais rentré la voir dans la grande pièce, celle des invités où le grand réfrigérateur de Attiya était placé au centre de la pièce et sur lequel était posée la photo de mon père que Attiya avait agrandie et encadrée d’un cadre doré … Dans les coins de la pièce, quelques chaises basses et trois énormes canapés ainsi qu’un grand rideau sur sa seule fenêtre … Le rideau avait été également rapporté par Attiya du Koweït. Lorsque le rideau fut posé pour la première fois, il devint le sujet de conversation de toutes les femmes du village. Elles venaient rendre visite à ma mère et se mettaient à toucher le rideau sans réussir à savoir le genre de tissu avec lequel il était fait. Elles ne savaient pas si c’était du velours, du satin ou du lin, ou encore les trois ensemble.

Litterature

Ma mère pleurait encore … On ne savait que faire de ses larmes depuis la mort de mon père. Si elle était heureuse, elle se mettait à pleurer, et si elle était triste, elle pleurait encore. Lorsqu’elle souriait ou riait, elle terminait son rire par une larme qu’elle essuyait du revers de sa main. Elle prenait ensuite une courte pose qu’elle achevait par une nouvelle crise de larmes … L’endroit que ma mère préférait était sur le canapé qui faisait face à la porte de la pièce, directement sous la photo de mon père et non pas devant. Elle ne s’asseyait jamais en face de l’énorme photo qui semblait avoir été prise lorsque mon père était dans la trentaine. Je pris un siège bas et je m’y suis installé en essayant de faire sortir la mère de Attiya de son état de tristesse chronique alors que mes yeux ne quittaient pas la photo de mon père et ses traits … Ses yeux avaient un éclat étrange, une intelligence innée. Ses moustaches étaient larges et non pas touffues comme les gens de Menoufiya. Chaque gouvernorat a des signes qui lui sont propres, même dans la forme des moustaches. Je pensais comment débuter la conversation avec ma mère. Allais-je lui parler de mon ami qui venait à l’instant de demander la main de ma soeur ? Ou allais-je lui parler de mon père et de sa tendresse et de notre grand désir de le voir ? Si je lui parlais de mon père, il y aurait un torrent de tristesse. Je lui parlais de l’approche de son départ pour la mosquée du prophète et de son toucher de la pierre noire et de son approche des murs de la Kaaba. Je la prévenais de ne pas trop s’élancer avec la marée des êtres humains. Elle essuya ses larmes du revers de sa main comme elle le faisait d’habitude et elle fit un signe du doigt au-dessus de sa tête, vers la photo de mon père. Elle aurait voulu qu’il soit avec elle. Attiya lui avait promis de leur envoyer le prix des billets et les dépenses du hej.

Lorsqu’il eut envoyé une somme l’an passé, le père la dépensa sur les médecins et les dépenses du traitement et il n’en resta rien, et le père de Attiya disparut. Elle me parlait de mon père en ne cessant de lever son doigt vers la photo. Elle choisissait de se placer en dessous et non pas devant !

Etait-ce la vie en commun ou l’amour qui avaient poussé ma mère vers cet état ? Je ne l’avais jamais entendu l’appeler de son prénom uniquement, il ne l’appelait que la mère de Attiya et elle ne l’appelait jamais de son propre nom. Le père de Attiya sortait de sa bouche avec une sorte de respect et de grandeur. C’était elle qui prenait les décisions à la maison. Tous nous savions cela alors qu’elle essayait de faire croire à tout le village qu’il était la personne qui prenait les décisions. Lorsqu’on lui proposait quelque chose, elle remettait la réponse devant les gens en disant qu’elle devait le proposer au père de Attiya . Le père de Attiya, lui, prétextait qu’il devait réfléchir, demandait un laps de temps et alors la mère de Attiya disait que le père de Attiya n’avait pas encore pris sa décision alors qu’elle était la maîtresse de la décision à l’intérieur et qu’il l’était devant les gens au-dehors.

(…)

La maladie ne réussit pas à faire baisser les bras au père d’Attiya. L’injustice non plus. La pauvreté ne le mit pas par terre. Lorsque je regardais la photo du père de Attiya, je pensais à mon premier jour d’école et mon retour en pleurs. Les élèves des autres villages de ma classe se mirent à se moquer de mon nom. Dès que le maître dit Abdel-Hamid Mohamad Saad Monnaie, les élèves éclatèrent de rire. Monnaie ! Monnaie ! Monnaie ! Je les regardais sans savoir pourquoi ils riaient. Le maître leur ordonna de cesser de rire. Je revins à notre demeure triste, ne voulant pas reprendre le chemin de l’école à nouveau. J’avais compris la vérité de mon nom. Monnaie voulait dire des piastres et des millièmes. Lorsque je fus revenu, mon père me reçut. Il ouvrit grand ses bras et m’enlaça. Il demanda, craintif, la raison de mes pleurs. Je lui dis que les élèves s’étaient moqués de moi et de mon nom. Et il me donna alors ma première leçon que je n’oublierais jamais. Il racontait et riait. Ton nom est monnaie, le mien aussi et ton grand-père également. En quoi cela dérangeait-il ces gosses ? Remercie Dieu que tu ne t’appelles pas Animal, chat, ou chèvre. Je compris alors qu’il existait beaucoup de noms qui pouvaient être pire que le mien. Mon nom alors devint une source de fierté. Lorsque les gamins me demandaient comment je m’appelais, je disais Abdel-Hamid Fakka (monnaie). Mon père, bien qu’il ait quitté l’école avant de terminer la phase primaire, avait de nombreuses connaissances et il respectait l’enseignement.

Il ne voyait dans la vie que deux chemins. L’instruction ou les champs. L’enseignement signifiait pour lui le monde large et ouvert alors que le champ voulait dire semer, irriguer et récolter. Il poussa ses trois enfants sur la route de l’instruction. Attiya était licencié de la faculté de commerce de l’Université du Caire. C’était la même fac que la mienne que je choisissais dans le but qu’il m'emmène avec lui au Koweït, plein de banques et de sociétés. Ma soeur Hanaa avait un diplôme de commerce, car mon père avait la certitude que le monde des filles se limitait à leur demeure et à leur mari.

Cette image nous apparaissait pleine de force, de vivacité et de jeunesse. Même la maladie n’eut pas le dessus. Il traita avec la maladie avec force et foi. Il savait tout du développement de sa maladie. Il connaissait son histoire et ses répercussions. Dans les dernières phases, il agissait avec force. Il prenait ses médicaments aux heures fixes tout en sachant que la fin était imminente. Il rentrait dans des moments d’absence et revenait à la conscience et se préoccupait des gens qui l’entouraient. Lorsqu’il revint de ses sens de son avant dernier coma, il demanda un petit miroir pour regarder son image. Il me demanda de faire venir le barbier à la maison pour lui couper les cheveux et lui arranger la moustache dont il était fier. Lorsque le médecin avait du mal à trouver une veine pour le piquer, il faisait des remontrances au médecin et non à la maladie. Il remerciait souvent Dieu. Il poussait fort son bras pour faire sortir ses veines. Et lorsqu’il se sentait mieux, il demandait de sortir pour aller aux champs.

Mohamad Ghozlane

Journaliste, traducteur, romancier et réalisateur, Mohamad Ghozlane s’est formé dans la presse égyptienne, en particulier au quotidien populaire Al-Massaa. Il est correspondant pour nombre de journaux et revues arabes. Passionné de cinéma, il a produit 3 documentaires et est l’auteur d’un livre sur l’empereur de la presse anglaise, Maxwell.

Il a déjà publié 5 romans dont Dalil al-taëh (le guide de l’égaré) chez une maison d’édition iraqienne en 2004, et Awal al-qassida bassita (le début du poème est simple) aux éditions GEBO, en 2007. Il est lauréat du prix du club de la nouvelle pour Mozakkerat Abdou Riyal (le journal de Abdou 20 piastres) toujours aux éditions GEBO, et lauréat du prix Ihsan Abdel-Qoddous en 2009. Il s’applique actuellement à écrire le 2e tome d’une trilogie sur le quartier de Maadi.

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