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Arrêtez ces égarements

Suzanne El Lackany, Lundi, 15 avril 2013

Hassan Teleb a écrit ce long poème, Koffo an al-tadlil, avant l’arrivée de l’islam politique au pouvoir. Il s’adresse aux nouveaux dirigeants égyptiens et les qualifie ainsi : « ceux qui leurrent les gens simples et utilisent la religion comme échelle pour atteindre le sommet et s’accaparer du pouvoir à n’importe quel prix ».

Arrêtez ces égarements

Ô hommes qui cherchent

A grimper insidieusement

Jusqu’aux hautes places des lieux élevés

Vous qui levez les bannières de l’islam

Sur la Place

Et guettez l’occasion de faire un pas

Glissant avec tout le mal,

Insalubre, malsain,

Arrêtez ces égarements.

Ne coupez pas les fleurs de notre jardin.

N’arrachez pas les fruits devant nos yeux.

Nous avons arrosé le jardin du sang des hommes libres,

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Des martyrs vertueux.

Vous, vous étiez à l’intérieur des maisons et des mosquées.

Nous les hommes libres nous étions seuls

Comptant des blessés et des tués !

Arrêtez donc ces égarements !

Si un jour vous aviez seulement levé

L’étendard de l’humanité !

Si une fois vous aviez montré la fureur révoltée

Contre la tyrannie arrogante

Au coeur de la patrie

Y en a-t-il une seule preuve ?

Arrêtez d’induire en erreur et d’appeler la perte

Hier Yazid fut reconnu pour chef par fidélité et serment

Pour tirer de Moawiya un avantage tellement insignifiant !

Si notre subversion, notre révolte, n’avaient pas rejeté

Le second Moawiya, l’excluant, sans rémission,

Vous vous seriez réunis pour avis et consultation,

Pour le choisir, le reconnaître, lui et son fils.

Quand dans la paume de la main vous avez recueilli

L’objet escompté de vos désirs

Vous avez fait des voeux pour lui

Et invoqué toutes sortes de louanges !

Malheur à ceux qui ont financé des troubles

Et ceux qui ont reçu une fortune, où l’argent est maudit.

Maudite la connivence du marchandage !

Arrêtez ces égarements

Cette histoire qui vous appartient est oppression, humiliation …

Crimes

Dont la honte va demeurer

Et des complots, dont l’embrasement

Sera un feu d’enfer au terme d’un châtiment exemplaire.

Arrêtez ces égarements !

Vous avez fait un semblant de foi avec quelques mots,

Et la religion, l’unique, la seule, c’est l’islam, le vrai,

Et certaines paroles en apparence sont là pour alléguer

Qu’il n’y a pas d’autres solutions possibles

A part l’islam,

Le sens caché par-delà les mots des discours

C’est une violation du pouvoir

Ourdie dans les ténèbres

Par un désir, une passion, d’être raffermi et maître

Des pleins pouvoirs !

Arrêtez ces égarements …

Vous aspirez aux délices de l’au-delà ?

Gardez-les si vous êtes sincères

Laissez le monde ici-bas

A ceux qui savent sauver la patrie

De la mare stagnante de l’obscure ignorance !

Arrêtez ces égarements

Cela suffit !

On n’a pas résisté sur la Place

Pour que le Coran soit Constitution

Ni même l’Evangile !

Ces Textes sont certes paroles sacrées

De Dieu,

Que Sa Gloire soit proclamée,

Et leurs lois ne connaîtront jamais

Changements ou divergences,

Ils sont Parole de Dieu

Le fond demeure dans chaque mot tracé.

Mais la Constitution est un pacte de la société,

Choisie par une génération pour être remise à une autre

Génération

Qui un jour l’augmentera

Ou supprimera une partie ou modifiera le tout.

Arrêtez ces égarements

Halte-là !

Il n’y a point de différence pour nous

Entre Jésus ou Mohamad

L’Elu, l’Aimé,

Considéré avec estime et respect autant que Moïse

Ou Abraham, Ibrahim, l’ami de Dieu.

N’avez-vous pas vu

Que les noms de tous les prophètes

Avec les noms de tous les anges

Sont écrits en lettres d’alphabet arabe

Et pourtant les signes diacritiques qui les vocalisent

Ont la résonnance de la langue des Hébreux ?

Souvenez-vous

L’omniprésence

D’Israfil

Djabraïl

Mikaïl

Izraïl.

Arrêtez ces égarements

Les scientifiques n’ont pas pris les laboratoires

Pour des temples

Pour arriver à l’apostasie

Mais pour atteindre la Vérité qui seule sera vénérée

La vérité sacrée qui mène l’homme au progrès

Quelle que soit son appartenance.

Sachez que les vies volontaires n’ont pas été sacrifiées

De plein gré

Pour que leur science soit islamisée.

Ils n’ont pas fait de l’Histoire

Un positivisme et un fait de raison

Pour une révision de l’histoire d’Ishaq et d'Ismaïl.

Arrêtez ces égarements, vous ne pouvez pas

Effacer les empreintes de gloire du pays

Vous ne pourrez pas faire table rase de l’héritage

Des Ancêtres : Ahmosis ou Thoutmosis,

Si la rigueur de l’épée veut ignorer ce savoir !

Et puis à la solde de qui ? Dites-moi …

De ces tribus de cow-boys nomades

Petis-fils d’Israël !

N’avez-vous rien d’autre à exprimer

Que des injures envers nos Aïeux ?

Et pour assouvir des haines secrètes ?

Encore une fois : Arrêtez vos égarements !

L’Histoire est marquée

Par le sceau du premier monothéisme d’Akhénaton

Qui a précédé la révélation de l’islam.

Osiris marcha et puis Jésus se leva, parmi les hommes,

Votre imagination malade vous a-t-elle permis

De voir et comprendre ?

Eh bien non, votre imaginaire est stérile.

Arrêtez ces égarements !

Ne leurrez pas les gens simples

D’esprit, pour les égarer loin de leur patrie.

N’allez pas les piéger

Parmi les peuples de la terre

Tels des captifs faits prisonniers

De la religion.

Ils sont pauvres et leur misère

Les éloigne de leur Egypte

Et du Nil !

Arrêtez ces égarements,

Pour nous les bienfaits du Nil

Sont aussi précieux que l’eau de Zamzam

Zamzam a été béni, oui, certainement,

Mais ce n’est pas ce puits qui nous aide à vivre

Et ce n’est pas Salsabil, la source du paradis …

Arrêtez ces égarements

Nous suivons l’héritage des pères

S’ils avaient été Juifs ou bien Chrétiens

Nous aurions ressemblé à nos pères malgré tout.

La croyance est un héritage

Transmis comme un bien précieux.

Pourquoi donc engendrer des luttes ?

Pour quelle raison forcer abus et violences

Et oser dire ensuite qu’en la religion il y a une faveur

Que nous n’avions jamais au fond mérité ?

Que resterait-il de la supériorité d’une préférence ?

Celui d’entre vous qui s’est converti à l’islam

Et qui n’avait pas reçu cette foi de son père

Qu’il avoue franchement :

Qui donc était son père ?

Quelle était sa religion ?

Quand et comment fut le passage à la conversion ?

Arrêtez ces égarements !

Arrêtez le lavage des cerveaux des innocents

Le remplissage des crânes d’inepties et d’incohérences.

Arrêtez de sonner l’hallali

Pour que les femmes traquées

Retournent cloîtrées

Dans des cabinets particuliers

Telles des esclaves de harem et des servantes

L’époque de la captivité par contrainte et des gages

Des frères en religion est révolue,

Tout retour en arrière est impossible.

Arrêtez ces égarements

Entre nous il y a tant de distances

Des milles et des miles

Et nous, nous avons suivi notre chemin

Nous avons dit :

Mettons les lois d’un accord commun

De notre constitution civile

Il ne faut pas saboter

Et il ne faut pas trop attendre les lendemains !

Cette immense patrie n’est pas une mosquée

Envahie d’exhortations moralisantes

Autour de choses illicites prohibées

Ou la permission de choses licites ! .

Hassan Teleb

Né en décembre 1944 à Sohag en Haute-Egypte. Il est diplômé en philosophie de l’Université du Caire, à la fois poète et professeur de philosophie à la faculté des lettres. Son oeuvre poétique est influencée par le rapport entre l’art et l’Histoire, notamment religieuse, pour un poème qui transcende les tabous, aux niveaux de la forme et du contenu. Le long poème dont nous publions ici un extrait a été écrit après la révolution du 25 janvier 2011, entre les mois d’avril et de septembre de la même année. Il a publié une dizaine de recueils de poèmes, le premier était intitulé Wachm aala nahday fatah (tatouages sur les seins d’une fille), éditions Oussama. Mawaqef Abi Ali, wa rassaëloh wa aghanih (illuminations d’Abou-Ali, ses lettres et ses chansons) en 2002 aux éditions du Conseil suprême de la culture. Il a également publié deux essais philosophiques, à savoir : Al-Moqaddass wal-gamil (le sacré et le beau) et Asl al-falsafa (l’essence de la philosophie). Il a reçu en 1995 le prix de poésie Cavafis décerné en Grèce. Des extraits de sa poésie ont été traduits vers le français et publiés dans la revue Action poétique.

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