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Lunes et destinées

Traduction de Mona Latif-Ghattas et Traduction de Suzanne El Lackany, Mardi, 02 avril 2013

Dramaturge et romancier, Mohamed Salmawy propose des vers écrits au cours des 20 dernières années, dans un premier recueil de poèmes intitulé Aqmar wa aqdar (lunes et destinées). L’amour s’y confond avec la nostalgie du bon vieux temps, et l’histoire avec le rythme du quotidien.

La valise

Je t’ai posée dans ma valise

Parmi mes effets personnels et mes papiers

Et le texte prévu pour cette Conférence

Dans un pli protégé entre mes chemises

Mes cravates et mon manteau de pluie

Afin qu’au cours de mon voyage

Tu ne t’absentes pas.

Litterature

Au port du départ, ils ont pris ma valise

Partie au loin avec des dizaines d’autres

Je te quitte un moment mon amour

Quelques heures dans l’espace … pas de panique

Les nuages ne peuvent nous désunir

Car de nos coeurs l’amour s’est divulgué au monde

A l’arrivée, je t’étreindrai

Te porterai jusqu’à l’Auberge de la Lune

Tu me protégeras des misères de la vie

De cette lassitude

Que de ports traversés au cours de ce périple

Mes nerfs sont tendus comme une corde d’archet

Il est long ce voyage, il se distend s’étire

Comme un temps éclaté pulvérisé

Des visages se bousculent

D’où sont venus tous ces humains !

Je n’en désire aucun

Tu es le cadeau de ma vie

Par toi, je fends les hautes mers

Par toi, je fais échec à toutes les vagues

Enfin arrivé après un dur voyage

On me dit ta valise est égarée

Parmi des dizaines d’autres.

Comment ?

Vous m’avez fait manquer le rendez-vous avec ma destinée !

De quelle couleur est-elle ?

De quelle taille ?

Quel qu’en soit le prix à payer

Vous serez indemnisé

Toutes les richesses du monde ne peuvent dédommager

Le contenu de ma valise

Qu’y a-t-il donc à l’intérieur ?

Des pierres précieuses, de l’or ?

Rien de cela

Bien plus précieux que les métaux

Plus cher que toutes les pierres rares

Je transportais dans ma valise la Rose de ma vie

Le bleu de mon ciel

Le vert de mes jardins

Nous allons fouiller toutes les escales

Quand nous l’aurons trouvée nous vous aviserons … n’attendez pas.

Sans toi je suis arrivé à ma ville

Comment vais-je séjourner seul

A l’Auberge de la Lune ?

Mon âme est affligée, accablée

Mon coeur est plus lourd que la roche

Ma chambre est sombre

Dès lors, habillée de tristesses

Jusqu’à la fin des temps

J’entre seul dans mon lit

Seul face à mon être

Voilà que tu apparais

Belle dans ton sourire

Comme un matin illuminé après la dense nuit

Comme le soleil juste avant le crépuscule

Je t’étreins avec fougue

N’en croyant pas mes yeux aveuglés par des larmes de pluie

Je dis tu étais dans ma valise !

Tu dis mais dans ton coeur dès l’aube du voyage

Au creux de tes côtes, logée

Entre le nerf et l’artère

Je dis alors plus besoin de valise

Ni de papiers, ni d’effets personnels,

Ni de cravates, ni de manteau de pluie

Et que nage les mots de cette Conférence

Dans le vide du cosmos


La fleur du Nil

Ma Bien-Aimée est une fleur du Nil tendre

Lustrée, Parfumée au toucher délicat

Encerclée de barrières clôtures impénétrables

Rage et Dictature nous séparent

Armes têtues arsenal de Tyrans

Ma Bien-Aimée est une fleur du Nil sans tache

Que j’aperçois à travers les barbelés

Cultivée dans ce jardin comme un arbre solide

Où se cachent des esprits malins

Ses feuilles de velours chatoyantes

Sont scrutées par les yeux de l’envie

Alors qu’elle reste accrochée à sa branche

Ma Bien-Aimée est une fleur du Nil prisonnière

Une jolie princesse de magnifique allure

Dressée face aux forces cruelles

Battue, étouffée, abreuvée de torture

Ma Bien-Aimée est la fleur du Nil persistante

Qui fredonne parmi les fleurs du jardin :

Ancrez vos pas, le moment de la délivrance approche

Les clôtures vont s’abattre libérant les oiseaux

Le soleil va diffuser ses plus jeunes rayons

Faisant jaillir la vie dans le jardin renouvelé.

Etrangers

Toi et moi, nous sommes des étrangers

Dans la vie

Des étrangers

De l’univers

De l’existence

Etrangers d’un exil

Etrangers en un monde étrange,

Une rencontre nous a unis. Et nous nous sommes séparés

Comme deux étrangers.

Lueur de la lune …

Je t’ai choisie, ô lune

Je t’ai choisie, toi,

Entre toutes les créatures nées de l’humanité

Tu es la source qui a jailli

Du coeur de la pierre

Tu es l’étoile qui a brillé

Au milieu de la nuit noire

Dans la rougeur du ciel au crépuscule

Je t’ai choisie, ô lune.

Mort d’un poème

La beauté s’est cachée derrière des voiles si vilains et que nous avons dû subir :

C’est le destin.

Tout ce qui est beau a disparu, aucun pas vers l’avant ne peut être fait : moments de déception,

en une époque qui a banni l’espoir.

Là où se posent les regards, rien autour de nous ne mérite l’attention.

Des vues désolées

Des formes flétries

Des couleurs fanées

Des voix trop désagréables pour être accordées en un air de musique.

Où est le chant du rossignol ?

Où est la cithare du ciel ?

Où se trouve la douce compagnie de la lune dans le désert ?

Des nuits entières, j’ai marché, cherchant dans les ténèbres un rayon de lumière ou une lueur d’espoir.

La noirceur de la nuit était profonde, l’étoile mélancolique, ce qui brisa mon coeur.

Par ma marche à travers le désert, je cherchais une terre de beauté et d’amour

Et des souvenirs de baisers.

J’ai crié dans le désert,

Cri d’un animal sauvage,

Et personne n’a entendu ma douleur.

Rêve d’une nuit d’Alexandrie

Je me souviens de toi, au soleil couchant,

C’est là que je trouvais l’enchantement de tes yeux en amandes

Et le sourire sur tes lèvres, l’éclat et la finesse de ton cou,

Et l’écharpe d’Iris de ton âme éthérée.

Je t’ai observée quand le soleil s’est couché

Et je voyais dans le couchant la rougeur de tes pommettes roses

Et le halo d’un ange autour de ton visage

Le jour de notre rencontre dans la nuit d’été.

Au soleil couchant, je t’ai prise, en une étreinte,

Dans ce lieu où nous avons connu l’étreinte du temps

Et nous avons dit ensemble : de quoi les amoureux auraient-ils peur ?

Si le temps porte en soi tant de tendresse ?

Mais Ingratitude fut le titre de notre roman d’amour

Quand le temps a soudain surgi, bondi, en une attaque meurtrière.

Mohamed Salmawy

Ecrivain, dramaturge et journaliste, il a suivi des études en littérature anglaise avant d’étudier le théâtre shakespearien à l’Université d’Oxford. Il est secrétaire général de l’Union des écrivains et hommes de lettres arabes, et président de l’Union des écrivains égyptiens depuis 2005. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages littéraires et politiques, dont les recueils de nouvelles Al-Ragol allazi faqad zakératoh (l’homme qui a perdu sa mémoire) en 1983 et Concerto al-nay (concerto pour le nay) en 1988. Avec aussi, entre autres, deux romans : Al-Kharaz al-molawane (les perles colorées) en 1990 et Agnehat al-faracha (les ailes du papillon) aux éditions Al-Dar Al-Masriya Al-Lebnaniya, qui est sorti un mois avant le déclenchement de la révolution du 25 janvier 2011, et qui l'a, en quelque sorte, prévoyée. Cette oeuvre a ensuite pris la forme d’un feuilleton sur la radio égyptienne.

Il a de même écrit des essais politiques, dont Les Origines du socialisme britannique en 1987, préfacé par Boutros Boutros-Ghali. En tant que dramaturge, il a composé une dizaine de pièces de théâtre, dont Fout aleina bokra (revenez nous voir demain) en 1983, qui a été jouée en langue anglaise au Sanctuary Theatre à Washington en 1991, Al-Ganzir (les chaînes) qui a reçu le prix de la meilleure pièce de théâtre de l’année et présentée au théâtre Le Trianon à Paris en 1996. La Dernière danse de Salomé a reçu le prix du Jury au Festival de théâtre de Carthage en 1999. Et dernièrement, il a sorti son recueil de poèmes Aqmar wa aqdar aux éditions Al-Masriya Al-Lebnaniya, 2013.

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