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Khawaja

Lundi, 24 septembre 2012

Mohammed Taan raconte la guerre des confessions au Liban des années 1980 à travers l’amitié qui lie un médecin et Khawaja, vieil homme insolite, maronite, chassé de sa demeure. Cet extrait de son roman écrit en français et intitulé Khawaja révèle une sobriété et une retenue dans le style.

Parmi les coutumes qui avaient survécu au temps et s’étaient ancrées dans le quotidien des Libanais, celle de donner le qualificatif de Khawaja, d’origine turque, à tout notable, tout dignitaire de leur village ou de leur société, était encore très répandue. Alors que jadis, notamment durant le règne des Croisés, on réservait ce titre à l’étranger chrétien, c’est-à-dire l’Européen, parce que par préjugé, on l’imaginait d’un rang supérieur, d’une race seigneuriale, Khawaja était devenu une épithète désignant une personne aux qualités indéniables.

Les habitants du village littoral de Jieh donnaient tous ce titre à Monsieur Joseph Boustany. Quand on ne le désignait pas par ce qualificatif, on n’omettait jamais de faire précéder son prénom par « Monsieur ». Tout le monde le respectait, aussi bien les chrétiens que les musulmans. Le village en comptait près d’un tiers, parmi ses habitants, mais on vivait en parfaite harmonie, même si chaque communauté habitait son propre quartier.

J’ai connu Monsieur Joseph dans l’abri de mon immeuble, où, lors d’une escalade de tirs entre les deux Beyrouth, tous les résidents de l’immeuble avaient accouru. Cela faisait déjà 2 jours que nous n’étions pas descendus dans cet abri. On parlait de 2 jours d’accalmie, de rêve, car nous étions sûrs d’y redescendre durant ces journées de 1985 qui virent l’apogée de la guerre civile libanaise.

A le voir, j’ai ressenti une inexplicable sympathie envers lui. Je pouvais lire sur son visage la tristesse qui invite à la compassion et le désarroi d’une personne aux prises avec le doute. Ses yeux, couleur miel, évoquaient une tendresse qui ne pouvait laisser indifférent. Dans son regard se mêlaient la dévotion d’un pieux et l’angoisse d’un frustré.

Il me sourit. J’en fus touché. Je ressentis son besoin de parler, de se livrer. Je répondis à son appel.

En temps normal, le sous-sol servait de dépôt. Nous nous trouvions dans le même coin, entre les meubles consignés et des valises empilées. J’avançai vers lui, pris sa main déjà tendue vers moi et la serrai. Je me présentai. Il m’offrit une cigarette que j’acceptai. Sachant que j’étais médecin, puisque je m’étais présenté comme docteur, il ébaucha, en m’offrant le feu de son briquet, un sourire main. Il s’étonna avec humour de voir fumer un médecin.

Je répondis que les deux tiers des médecins à travers le monde étaient des fumeurs invétérés. Il sourit.

Elle est extraordinaire la facilité avec laquelle on s’attache à des personnes comme Monsieur Joseph. A peine échangés les premiers mots, un sentiment d’affinité instantanée s’empara de mon être et me donna l’impression d’une ancienne familiarité. Cela m’était rarement arrivé. Mais en cette période de guerre, on n’avait pas besoin d’un grand effort pour se lier d’amitié avec autrui. La peur engendrée en chacun de nous par ce qui se perpétrait dans les rues de la ville créait un sentiment de solidarité, même chez les plus réticents à la vie en commun. C’est toujours comme ça en temps de guerre. Le danger qui nous menace nous rassemble. On se sent proche quand on est face au même destin.

Dans l’abri, la peur s’était emparée de tous les réfugiés, unis par une même angoisse. 2 jours auparavant, lors des dernières représailles entre les deux parties de la capitale, un immeuble, dont par malchance les fondements avaient été touchés, s’était effondré sur ses habitants. Il y eut quelques rescapés. Le lendemain, les journaux firent état du décès d’une trentaine de personnes. Le spectre de cet immeuble réduit à un amas de décombres planait sur ces réfugiés, d’autant qu’il se trouvait dans le même quartier.

Rien ne pouvait les assurer qu’un même triste et sombre sort ne les guettait pas.

Monsieur Joseph poussa une caisse près de lui et m’invita à y rendre place. Je m’assis, en face de sa femme, à côté de sa fille, Diane, qui me connaissait bien. Elle habitait au 8e étage, moi au 6e, et il nous était arrivé de nous croiser à l’entrée de l’immeuble ou à la sortie de l’ascenseur. Abou-Hassan, le concierge, m’avait soufflé à l’oreille qu’elle habitait seule, qu’elle était divorcée d’un mari qui avait pris son fils à charge et qu’elle travaillait pour une compagnie locale, filiale d’une grosse entreprise étrangère.

Mathilde, la femme du Khawaja, affolée, les yeux hagards, regardait les malheureux réfugiés entassés dans ce sous-sol. Elle me donna l’impression qu’elle se trouvait prise dans un événement incompréhensible pour elle, une situation qu’elle n’avait jamais vécue. Quand elle me regardait, elle ébauchait un sourire fugitif. J’étais sûr qu’elle cherchait désespérément une lueur d’apaisement sur un visage, un quelconque indice rassurant dans cette cohue.

Depuis quelques jours se perpétrait farouchement la très fameuse et terrifiante « guerre de la montagne » qui avait suivi le retrait de l’armée israélienne, Tsahal, de la montagne libanaise, ou plutôt qui l’avait engendré. L’équilibre des forces entre les chrétiens et les Druzes progressistes après le retrait israélien n’était point en faveur des fidèles de l’Eglise. Presque tous étaient maronites, comme Monsieur Joseph. Tous furent chassés. Ils s’enfuirent de nuit, à la sauvette, en barque ou par la route, en empruntant des voies qui contournaient les zones « ennemis » pour arriver en lieu sûr, sous contrôle des « Forces libanaises », fer de lance des milices chrétiennes. Le Khawaja faisait partie de ceux qui s’étaient vus contraints à cet exode au sein du Pays du Cèdre, simplement à cause de leur identité confessionnelle.

La guerre civile libanaise durait depuis exactement 10 ans et avait atteint son paroxysme en 1976 et 1977. On appela cette période « la guerre de 2 ans », tant elle avait provoqué d’atrocités qui conduisirent à la scission définitive de deux clans confessionnels. On l’appelait aussi « la guerre des confessions » ou « des partis », ou encore « des réformes constitutionnelles », car les chrétiens considéraient que les musulmans avaient pour objectif tacite de leur imposer l’identité arabe, qu’ils avaient toujours déniée. Peu importe le nom qu’on lui donnait, cette guerre avait engendré des exodes massifs de populations. Jamais, depuis les dissensions de 1840-1860 qui avaient conduit au statut de Moutassarrefiat sur le Liban, ce pays n’avait vu de tel mouvement de masse.

Les Palestiniens, soutenus par leurs alliés musulmans, voyant leurs fiefs et leurs camps de réfugiés en quartiers chrétiens détruits l’un après l’autre, avaient décidé de se venger. La localité de Damour, à quelques kilomètres au nord de Jieh, fut la première cible. En quelques heures, elle fut complètement désertée par ses citoyens, en majorité chrétiens. Puis, à mesure que les camps palestiniens tombaient, ce fut au tour de tel village ou bourgade chrétienne, dans le sud du pays. Dans ces régions, les Palestiniens étaient en position de force.

Au début des hostilités, le village de Jieh fut épargné, probablement à cause des musulmans qu’il comptait. Une cohabitation sans encombre entre les deux communautés le mettait à l’abri de tout acte de représailles. Les Palestiniens, toujours aidés par leurs alliés musulmans, n’en voulaient qu’aux agglomérations purement chrétiennes. Ils semblaient chercher à ménager l’opinion publique, et surtout à ne pas heurter les musulmans qui entretenaient de bons rapports de voisinage avec leurs concitoyens. Mais lorsque les jeunes chrétiens commencèrent à s’enrôler, guerre oblige, sous l’étendard des « Forces libanaises », leurs familles, inquiètes, se contraignirent au bannissement préventif. Elles savaient qu’elles ne pouvaient guère être à l’abri de violentes représailles de la partie adverse.

Monsieur Joseph, lui, ne craignait rien après avoir vu son fils aîné, Georges, rejoindre les milices qui combattaient pour la cause et la sauvegarde des fidèles de Jésus, qui, au Liban, appartenaient en majorité à la religion catholique maronite. Pourtant, il insista auprès de son enfant prodigue pour qu’il se ravise. Vainement. Georges était atteint du virus qui contaminait tous les jeunes de son âge et qui leur faisait croire, à tort, que le camp opposé voulait leur anéantissement, leur destruction. Donc, autant se soumettre à ces instincts meurtries et faire ce à quoi les poussait leur jeune âge : la guerre. (…).

 

A propos de Mohammed Taan

Né à Tyr au Liban, diplômé de médecine en France, M. Taan a exercé en tant que chirurgien au Liban et au Maroc avant de s’installer au Nigeria, où il réside aujourd’hui. On lui doit, entre autres, Nostalgie, FMA en 1999, sélectionné pour le prix Al-Qods (Jérusalem), des romans tels que : L’Eté du chirurgien en 2001, qui relate une histoire d’amour sur fond de guerre civile, Khawaja, publié en 2002. Puis Bahmaneen 2004, où il s’agit du parcours initiatique d’un homme en quête de lui-même. Le tout aux éditions L’Harmattan. Son dernier roman Le Sayed de Bagdad est publié en 2008 aux éditions Eddif.

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