Samedi, 22 juin 2024
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Instantanés urbains

Lundi, 11 mars 2013

La poétesse Suzanne El Lackany salue la fête de la francophonie à travers des vers qui, derrière les signes et les couleurs de la nature, posent la question de l’existence. Ils sont tirés de son recueil en cours de publication, Entre ciel et terre.

Y

ressemble à un bouquet
de myosotis
Y ressemble à un parapluie
que le vent a cassé
Y évoque aussi le rythme du fleuve
et de ses deux bras qui irriguent
depuis toujours
le désert d’Egypte
Y est une lettre précieuse
qu’on garde pour la fin
et qui vaut dix points
Y ressemble à un arbre
A un beau pommier de Normandie
A un bel olivier de Crète
Y évoque l’Olympe
Y ressemble à un entonnoir
où les lettres des mots sont versés
pour ressortir flux de phrases ordonnées
en poèmes.

10 avril 2012

Chats des villes

litterature
Des immondices
Jonchées partout dans la rue
Sous les voitures garées le long des trottoirs
Des chats qui fouillent
Pour nourrir les chatons
Dans le tas d’ordures près du trottoir
A quatre heures d’ici
Pour qui s’envole dans les airs
La Tour Eiffel
Et la plus belle ville du monde.
Quatre chats saïtes
A la file
Qui s’imbriquent
Comme des poupées russes
Dans le cadre rouge
Sur la pelouse
La renaissance de myou.

Voiles sur les terrasses

La terrasse d’une maison grise
Avec des chambres de pauvres gens
Des persiennes grises poussiéreuses pendillent
Cassées, sur la façade lépreuse de la maison
Aux fenêtres grandes d’antan
Aux balcons aux ciselures de fer forgé
Des antennes satellites
Sur la terrasse
Et sur la corde à linge
Une très longue corde
Flottent dans l’air
Un foulard turquoise
Un foulard mauve
Un foulard fuchsia
Un foulard rose aux fleurs blanches
Un foulard grenat
Un foulard rose bonbon
Un foulard gris perlé,
Et le pantalon gris d’un homme
A côté d’un pyjama
Sous le ciel nuageux du Caire en décembre.

Le Caire, 10 décembre 2009

Roses des feux rouges

Les roses blanches importées
Chez le fleuriste du quartier
Où les flamboyants et des jacarandas ombraient les rues sans ombre au soleil pesant
Sentent vaguement, subtilement, la rose
Mais elles sont très belles
A les regarder.
Dans le vacarme des interminables attentes
Au feu rouge
Certains vendent des kleenex
D’autres vendent des citrons
Des gamins des rues viennent vous proposer d’acheter à tout prix
Un ou deux bouquets de roses rouges
Des roses authentiques, du pays,
On l’appelle aussi rose populaire ou baladi
Elle sent très bon très fort la rose
Ici, on l’aime tant cette rose qui fleure bon
Qu’on la savoure aussi
En sorbet, loukoum et confiture.
Les gamins des rues, eux,
Ils ont marchandé les bouquets de roses,
Avant que leurs roses ne se fanent.

Citadines

Entre ces rues
de ce quartier autrefois bourgeois
que je regarde parfois malgré tout avec nostalgie
de plus en plus de femmes portent
le voile intégral.
Ici même
accroupies sur le trottoir
devant un grand magasin nationalisé
des paysannes aux robes élimées
déchirées
égarées dans la grande ville
en attente de la providence
donnaient le sein
à téter
à leur bébé,
parmi les passants indifférents.
Le Caire, 22 mars 2012

Nature/Culture

Le gazouillis
le gazouillis
le gazouillis
a suivi l’appel du muezzin.
C’est l’aube.
Il y a trop de voitures dans cette ville,
déjà on entend des klaxons.

Les livres d’ailleurs

Les livres
qui déménagent
gardent l’empreinte
des lieux où
ils ont vécu,
en les ouvrant
ils laissent
émaner
une odeur de bois
sous la pluie
d’une tache d’humidité,
ailleurs
une odeur sèche de poussière
dans les villes du désert.

Métamorphoses

La puce contenant une mémoire
est devenue ordinateur.
La pierre est devenue édifice.
Un coup de pinceau avec une touche de couleur
sur une palette, sur une toile,
est devenu un tableau d’artiste.
La bille d’agate
aux yeux des enfants
est devenue boule de cristal.
Les sous dans la tirelire
sont devenus argent dans un coffre-fort
puis une fortune de famille.
L’enfant est devenu adolescent
l’adolescent, un jeune homme,
le jeune homme a connu la force de l’âge
puis il est devenu vieux,
très vieux, et il est mort,
mais l’âme était devenue si grande qu’elle est restée.
14 septembre 2011

Cette ville qui n’aime pas les arbres

L’oiseau est venu se poser un instant
sur les feuilles mortes et sèches
des trente-neuf degrés de l’automne
éparpillées sur les dalles du balcon
rongées par la pollution de la ville
Les oisillons attendent leur mère
dans un nid de cailloux
et fétus de papier journal
perché sur le tuyau rouillé d’un immeuble au balcon
les feuilles mortes et sèches
sont balayées avec la poussière
ramassées dans la pelle
les feuilles forment un tas dans un couffin
et avec les ordures ménagères sont brûlées une seconde fois
après avoir été brûlées
par l’air étouffant,
le vent chaud,
un gaz d’échappement
le monoxyde de carbone
de cette ville :
elle n’aime pas les arbres.
30 septembre 2010

Ladybird

Il y a la terre
Il y a des pays sur la terre
Les hommes prennent l’avion
et voyagent du terminal un
au terminal trois.
Comme une coccinelle
d’un point
à l’autre traversant
le sillon sur le feutre
d’une balle de tennis.

L’étoile amie de l’enfant

L’étoile est l’amie de l’enfant
L’enfant lui confie ses rêves
La nuit quand il dort doucement
Et voit Peter Pan dans son sommeil.
L’enfant et sa bonne étoile
Sont dans le secret l’un de l’autre
La force de l’étoile donne
Deux ailes à l’enfant.
Une amitié est née dans le cosmos
Entre le petit être et l’étoile du soir
Elle va durer tant que dure le jour
Elle renaîtra encore dans la nuit.

La grande nuit

Son visage souriant
en bois sculpté
tire sur le vert
tire sur le rouge
tire sur le bleu
selon la lumière des projecteurs.
Sa taille fine est un anneau dont l’emprise
fait pirouetter les hanches
tressautant quand les fils les balancent
et le carré de mousseline se trémousse,
il lui sert de jupon,
les franges répondent au rythme de la musique
de l’orchestre oriental.
C’est une danseuse du ventre marionnette
au coeur de la foule des petites sculptures mouvantes
en liesse
pendant le spectacle de la grande nuit.
16 août 2012


Suzanne El Lackany


Née en 1970 au Caire, elle est à la fois journaliste, traductrice et poète. Elle a obtenu un diplôme d’études approfondies en littérature générale et comparée à l’Université Paris III, Sorbonne nouvelle en 1994, et prépare une thèse de doctorat sur l’image de Paris dans la littérature égyptienne de 1889 à 1989.

Elle a publié de nombreux articles en français, des notes de lectures pour des maisons d’édition et des traductions littéraires dans nombres de journaux, notamment Al-Ahram Hebdo, où elle a traduit une centaine de poèmes et d’extraits de proses dans la page Littérature depuis 2002.

Elle a déjà publié nombre de ses poèmes dans des recueils collectifs comme Encre de sucre, dans Le Zénith insomniaque (éd. Sillage, coll. Poésie, Sorbonne, 2005), Voiles sur les terrasses, dans Femmes des continents, prix de poésie Lucien Laborde (éd. B.O.D, 2010), ou La ville du paisible silence dans Le Silence, Association les ADEX, 2010.

Parmi ses traductions en français, on relève deux recueils de poèmes, dont Avant de détester Paulo Coelho, de Gihan Omar (éd. L’Harmattan, 2010) et Cadavre exquis de Charbel Dagher (à paraître). S’y ajoute deux récits de Georges Bahgory : Bahgar en exil (recueil de souvenirs) aux éditions Anibwe, Paris, 2010, et L’icône de Faltus (roman) aux éditions Diabase, 2006.

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