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Le Deuxième

Traduction de Marie Charton ©Editions L’Aube, Mardi, 18 décembre 2012

La version française de Ayza atgawez (la ronde des prétendants) de Ghada Abdel-Aal vient d’être publiée. Elle garde le même humour décapant qui a caractérisé ce blog, devenant un best-seller. Elle y met à nu la cruauté d’une société qui expose une toute jeune fille à la ronde infernale des prétendants.

J’ai déjà dit que je m’inspirais d’Anouar Wagdi, non ? Donc, inutile de revenir là-dessus.

Je vous préviens tout de suite que cette histoire-là est du même tonneau que la précédente, à savoir celles dont il vaut mieux rire que pleurer. Et là, franchement, il y a de quoi se payer ma tête. Mais avant de commencer, je vous signale quand même une chose que vous devez savoir : c’est que je suis une fille fragile — enfin pas tant que ça ; je suis plutôt délicate et vulnérable (quel joli mot !). Alors je vous en prie, please, n’y allez pas trop fort.

Litterature

Personne ne connaît cette histoire, sauf ma mère et moi. Je ne l’ai racontée à aucun de mes amis — eh oui, vous allez pouvoir frimer devant vos copains quand vous leur direz que vous connaissez l’histoire du deuxième prétendant de Bride ! « Demandez la dernière nouvelle de Bride ! Demandez la dernière nouvelle de Bride ! ».

Hum hum.

Introduction : vous connaissez le sentiment qu’évoque une fille qui marche dans la rue et sent tout à coup qu’elle plaît à quelqu’un ? Je ne parle pas d’une simple histoire de drague, mais de quand « il y a de la chimie dans l’air » comme disent les Occidentaux. Et en y regardant de plus près, on se rend compte qu’en Egypte, beaucoup de mariages commencent de cette façon. Un garçon aperçoit une fille au détour d’une rue, décide de la suivre, découvre où elle habite, pose des questions sur elle … et finit par l’épouser. Mon cousin, par exemple, il s’y est pris ainsi. La nana lui a mis une de ces gifles, à lui laisser une marque sur la joue pendant trois jours. Eh bien, il a adoré ! Pour lui, ça signifiait clairement que c’était une fille bien, et il est aussi aller la demander en mariage. Si si, je vous jure que ça s’est passé comme ça. Et effectivement, on a constaté par la suite qu’elle avait vraiment la main leste …

Le plus incroyable dans cette histoire, c’est que mon cousin est content. Oui, je vous assure ! Il ne jure que par le jour où il l’a rencontrée. Même si, comme tout le monde, il maudit sa belle-mère.

Revenons à notre histoire : un jour, alors que je venais de sortir de chez moi pour aller au travail, je me mets à sentir cette sorte de chimie dont je viens de vous parler. J’avais l’impression qu’on me transperçait la nuque de regard. Je me retourne discrètement, je vois un mec, comment vous dire … ultra-séduisant, costard cravate, lunettes de soleil et attaché-case noir. Le style des jeunes des affiches de la F.G.F. — La Fondation pour les Générations Futures — de Gamal Moubarak : « Nous, la nouvelle génération … très vite nous arrivons … ho … ho …». Vous voyez de quoi je parle ?

Bref, le type était sublime, et mon coeur s’est emballé au premier coup d’oeil. J’arrive à l’arrêt du bus. J’attends un peu. Le microbus approche. Je monte. Et voilà qu’il m’emboîte le pas … Je me demande aussitôt ce qui peut pousser tant d’élégance à prendre un vulgaire microbus et me dis que ça cache forcément quelque chose. Et là, cerise sur le gâteau, il s’assoit juste à côté de moi. Je me mets à pousser des youyous de joie dans ma tête … tout en espérant qu’il ne se mettra pas à me draguer ouvertement. Parce que s’il me fait un tel affront, je serai obligée de le lui rendre, oeil pour oeil, dent pour dent et sans aucune hésitation, en abattant sur lui la semelle de ma chaussure — et tant pis pour la F.G.F., Gamal Moubarak et tout le tralala. A mi-trajet, il se penche vers moi et me dit avec la retenue de mise : « Excusez-moi, puis-je me permettre de vous poser une question ?».

J’adore quand un homme me vouvoie. Ah ! Si vous saviez, j’en suis toute chamboulée … Mais attention, sans pour autant être une fille facile ! Je reste de marbre et lui réponds :

« Je vous en prie, c’est à quel sujet ?

J’aimerais simplement vous demander … Etes-vous promise à quelqu’un ? Il me semble que vous n’êtes ni mariée ni même fiancée : je constate que vous ne portez pas d’alliance. Mais rien ne me dit que votre coeur est libre ».

Et il continue à me vouvoyer ! Je vous dis pas dans quel état je suis …

« Les transports en commun ne se prêtent pas à ce genre de conversation. Et puis, je ne vous connais pas, et je n’ai pas l’habitude de parler aux inconnus. D’accord, mais si vous me plaisez beaucoup et que j’envisage de faire une demande officielle, comment dois-je m’y prendre ? Pour ne rien te cacher, ce n’est pas la première fois que je te suis, mais je n’ai jamais osé t’adresser la parole jusqu’à aujourd’hui ».

Et en plus, ce n’est pas la première fois qu’il me suit … Alors là, c’est sûr, il est accro. Je nage en plein bonheur ! Mais attention, ce n’est pas le moment de tout gâcher, je ne dois pas baisser la garde :

« Si vraiment vous me suivez depuis longtemps, vous devez savoir où j’habite, et vous devez savoir aussi qui est mon père. C’est à lui qu’il faut s’adresser pour ce genre de choses. Maintenant, cessez de m’importuner s’il vous plaît !»

Je lui balance cette tirade comme ça, sans sourciller, bien joué !

« Ton attitude me prouve que je ne me suis pas trompé en te choisissant ».

Ai-je bien entendu ? C’est bien ce qu’il vient de me dire ? C’est trop beau ! Je n’ose pas y croire … Jusque-là, tout se déroule à merveille, comme sur des roulettes. Je lui ai clairement fermé la porte au nez, mais en évoquant mon père, je lui ai laissé entrevoir une deuxième porte …

Et c’est pile à ce moment-là que le morveux qui contrôle les tickets me crie en pleine face : « Votre ticket, M’dame ! Vous croyez que c’est gratuit ou quoi ?». Et bien tu tombes à pic ! Tu ne vois pas que depuis tout à l’heure je fais tout pour paraître irréprochable ? Et toi, sans te gêner, tu débarques et tu anéantis tous mes efforts … Je m’apprête à sortir mon porte-monnaie, mais notre homme s’empresse de sortir de l’argent et de payer à ma place :

« Non ? je ne peux pas accepter !

Je t’en prie, je peux pas laisser une femme dont je vais demander la main payer alors que je suis présent ».

Goal ! Goal ! Goaaaaaaaaal … C’est gagné ! Il va aller demander ma main. Ok : c’est vrai que je sais pas ce qu’il fait comme travail, ni où il habite, ni si son truc c’est d’imiter les célébrités ou quelque chose dans le genre, mais comme dit le proverbe arabe : « L’en-tête en dit long sur la lettre ».

C’est alors que le bus s’arrête à ma station. Je descends. Notre homme descend avec moi, me regarde et me lance : « Ça m’a fait plaisir de te dépanner : on voit bien que tu n’as pas d’argent sur toi ».

Mon sang ne fait qu’un tour. Mais pour qui il se prend, ce connard ?

« Vu que c’est la fin du mois, j’imagine que ton sac est vide. Allez, ce n’est rien : je t’ai fait économiser un ticket de bus, ça dépanne ».

Je le regarde, sidérée :

« Mais d’où tu sors ce truc ? J’ai toujours au moins trois cent guinées sur moi.

Nooon, j’te crois pas !», qu’il ose me sortir, plein de sarcasme.

Mon sang est carrément sur le point d’entrer en ébullition. Je me mets à sortir tout mon argent et à le lui montrer : « Tiens, pour que tu voies : cinquante, cent, deux cents, deux cent vingt ».

Il me prend l’argent des mains, le regarde, le recompte et me lance : « Ah oui, c’est vrai. Tu as effectivement de l’argent sur toi ».

Et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il plie les billets, les fourre dans sa poche et me lance : « Je les garde avec moi en souvenir, en attendant de venir faire ma demande ».

Je n’ai pas le temps de réaliser ce qui vient de m’arriver qu’il monte sur une moto derrière un type qui, visiblement, suivait le bus, et ils se volatilisent.

Je me retrouve au milieu de la rue, pauvre de moi, avec l’air vraiment trop c…, comme si on m’avait versé un seau d’eau froide et sale sur la tête. Je n’arrive ni à crier, ni à me lancer à sa poursuite, ni à me frapper le visage … je reste plantée là. Cinq minutes s’écoulent sans que je sache dans quelle direction aller. Les voitures klaxonnent sans discontinuer. Les conducteurs qui me voient ainsi hébétée se disent sûrement : « Celle-là, soit elle est sourde, soit elle est folle ; ou alors, c’est l’une de ces femmes qui lavent les pare-brise …». Les gens qui traversent la route m’observent. Les enfants tirent sur les vêtements de leurs parents : « Papa ! Papa ! Qu’est-ce qu’elle a, la dame ?».

Enfin, je fais demi-tour et me dirige vers l’hôpital où je travaille. Mon visage est quasiment aussi expressif que celui de Omda le robot, la mascotte de l’émission qu’on regardait quand on était petit. J’entre dans la pharmacie, je m’assois au bureau et, soudain, je fonds en larmes … Mes collègues viennent tous vers moi : « Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qui ne va pas ? On t’a fait de la peine ? Quelqu’un t’a blessée ?».

Entre les pleurs et les sanglots, je n’ai réussi à dire qu’une seule chose :

« (…) On m’a dévalisée ! (…) Bouhouhou …».

Ghada Abdel-Aal

Elle est née en 1978, dans le gouvernorat de Gharbiya. Pharmacienne de formation, Ghada Abdel-Aal a lancé en 2006 un blog intitulé Ayza atgawez (je veux me marier) qu’elle introduit en disant : « Je suis comme 15 millions de jeunes filles entre 25 et 35 ans qui souffrent, quotidiennement, de la pression de la société pour qu’elles se marient, bien que ce soit malgré elles qu’elles ne le sont pas encore ». Elle y racontait, dans un style humoristique, les expériences et situations qu’elle a vécues dans le tourbillon des prétendants, dans l’espoir de se libérer un jour de ce carcan imposé par la société. Ce blog à grand succès s’est vite fait remarquer par la maison d’édition Al-Shorouk qui le publie dans une série de blogs « littéraires » en 2009 et est devenu best-seller. Il vient de sortir en français sous le titre La ronde des prétendants aux éditions L’Aube, avec deux dédicaces au Caire le 17 au CFCC de Mounira et le 18 à la librairie Oum Al-Dounia du centre-ville.

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