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A chacun ses raisons...

Doaa Elhami , Mardi, 25 février 2014

Chagaret Al-Abed (l’arbre du dévot) de Ammar Ali Hassan a reçu le dernier prix de l’Union des écrivains égyptiens. L’auteur remonte à l’époque mamelouke pour tisser un univers spirituel où le fantastique intervient naturellement au coeur du monde réel.

Ammar Ali Hassan
Chagaret Al-Abed (l’arbre du dévot)

Connu comme expert dans la sociologie des sciences politiques, Ammar Ali Hassan est aussi un romancier qui a déjà publié 5 oeuvres, où l’influence de ses études sur les mouvements soufis en Egypte est omniprésente. Cependant, il considère son dernier roman Chagaret Al-Abed (l’arbre du dévot), qui vient de recevoir le prix de l’Union des écrivains et des hommes de lettres d’Egypte, comme le summum de son écriture romanesque. Sorti au lendemain de la révolution du 25 janvier 2011, ce roman est resté plus d’un an dans l’oubli, à cause notamment de la situation politique en Egypte qui avait éloigné le peuple de la littérature.
Et ce, bien que certains de ses sujets deviennent les sujets d’études au Moyen-Orient. C’est l’exemple du chercheur iranien Kawa Khodari, qui présente un mémoire sur le réalisme magique dans le roman, à l’Université de Téhéran, et aussi l’Algérienne Karima Boukerch, dont la thèse de doctorat s’intitule Le Discours soufi dans le roman arabe, Chagaret Al-Abed comme exemple. Les deux recherches reflètent non seulement le succès du roman, mais surtout la dimension spirituelle et philosophique qui en ressort. Une réussite couronnée dernièrement en Egypte par le prix de l’Union des écrivains égyptiens de 2013.
Si influence soufie il y a, elle se lit en filigrane à travers le roman, qui est une quête continue de la vérité. Elle se reflète également dans la structure même du roman, à la forme circulaire. A l’instar du mouvement circulaire, cher aux soufis dans leur quête vers le monde de l’au-delà, le roman débute et s’achève sur le même point de départ. Il s’ouvre sur les paroles du protagoniste Akef, installé au pied de son arbre, trouvé après un long et pénible voyage. Ces paroles, voire ces aveux sont un mélange de ceux de sa bien-aimée Hafsa, la quête de son père hadj Hussein, qui était en quête de l’arbre béni, la canne de cheikh Qénawi, professeur d’Akef à Al-Azhar pendant sa jeunesse, ainsi que des scènes éparpillées de son village natal. Ces paroles
sont racontées par l’arbre au début du roman, tandis qu’ellessont rapportées à la fin par Akef lui-même, à sa première vue de l’arbre béni, pour clore le roman. Akef défie d’innombrables obstacles et pièges tentés par certains personnages, avides de trouver l’arbre pour leurs intérêts personnels, tandis que les autres l’aident pour atteindre son objectif, l’arbre béni.
Le royaume des djinns
A partir de ces éléments du monde spirituel et surhumain dans lequel plonge l’écriture, l’on assiste à un voyage dans le royaume des djinns. Un chantier fertile du réalisme imaginaire est offert au lecteur ; cette notion est connue dans la littérature latine moderne, mais dont les racines sont ancrées dans l’héritage des contes populaires égyptiens ainsi que la littérature arabe classique, à l’instar des fameux Les Mille et une nuits.
Ainsi dans le monde réel, l’on découvre deux groupes de personnages, le personnage Namar, la belle fée qui tombe amoureuse du jeune Akef. Elle est la déléguée du royaume des djinns, elle avait emmené Akef dans son univers. Là où le rythme du temps est accéléré. Akef y avait vécu quelques mois qui équivalent à 30 ans de nos calculs sur terre. Dans ce royaume, l’or fait partie des composants des pierres des maisons. « L’or chez nous est l’un des métaux bon marché », explique Namar à Akef, lorsqu’elle expliquait la touche des murs de leurs maisons. Il y a aussi les petites lampes illuminées de l’énergie solaire, une technologie réelle, mais assez sophistiquée pour l’époque mamelouke (1260-1517), période des événements du roman. Au sein de ce royaume, Akef a vu un gigantesque arbre dont le volume équivaut à un vaste jardin. Le sommet de cet arbre est couvert de fleurs multicolores. Il est rarement vu par le peuple du royaume. D’après Namar, un arbre identique existe aussi sur la terre, dressé majestueusement au bout d’un village en Haute- Egypte. Il a poussé grâce à l’une « des fées qui surveillait l’arbre des djinns et a été punie par le roi en la faisant descendre sur la terre sous forme d’une grenouille, ensuite en forme de colombe. Un jour le roi a pris tout le vin déjà absorbé de notre arbre béni pour le verser dans un petit bourgeon vivant », raconte Namar. Mais les djinns l’ont dissimulé suite à l’ordre de leur roi.
Le réalisme imaginaire surgit aussi, au fond de la mer avec le troisième arbre gigantesque entouré des créatures féroces légendaires qui le protègent. Namar aidait Akef pour que le roi des djinns reconnaisse l’endroit de l’arbre terrestre.
Sur terre, les convoiteurs sont nombreux. Et chacun a ses raisons personnelles. Le wali de Manfalot, l’une des villes de Moyenne- Egypte, veut atteindre l’arbre afin d’en tirer un remède pour sa fille malade. Le sultan mamelouk, dont la résidence est au Caire, cherche plutôt l’arbre légendaire des trésors dont les branches sont dorées et les feuilles sont en soie. Ainsi, il sera de plus en plus riche et pourra consolider son pouvoir sur le pays étendre son despotisme sur le peuple de l’Egypte.
Akef devait échapper aux deux tyrans. L’unique abri était le monastère de Saint-Antoine, père de la vie ecclésiastique, dressé en plein désert Oriental au sommet d’un mont auprès de la mer Rouge. Mais en route, il rencontre l’un de ces convoiteurs, le chef de la tribu Olaïqat, cheikh Youssof Ibn Saadan, qui avait entendu parler de l’arbre légendaire par son père, légende transmise d’une génération à l’autre. Le cheikh cherchait le trésor de l’arbre afin de vaincre le sultan et saisir le trône.
Quant à l’autre équipe de personnages dans le récit, elle aide plutôt Akef à reconnaître la voie réelle, celle de la dévotion. Certains l’aident avec leurs conseils, comme hadj Hussein, qui a entamé la bonne voie, mais meurt avant de l’accomplir. Son ancien cheikh Qénawi, qui l’entraînait à résister et se révolter contre le sultan mamelouk despote et libérer le peuple. Son ancien compagnon de révolution Barsoum, qui avait abrité la veuve de leur troisième compagnon Sofoan au couvent des soeurs à Abou-Serga. Cette veuve n’était que Hafsa, fille du hadj Hussein. Elle lui a esquissé la voie de la dévotion à travers la lecture des anciens livres des oulémas, le jeûne, la prière, le prêche la plupart de la nuit afin de purifier son âme et l’alléger du poids du corps. Avec cette vie austère, Akef a pu atteindre l’arbre béni. Tous ces personnagesentouraient Akef. Les convoiteurs étaient en quête perpétuelle de l’arbre, tandis que les autres étaient en quête perpétuelle de la Vérité et du bonheur. Cette tournée révèle le mouvement infini, qui n’a ni point de départ, ni fin, faisant rappel à la tournée des derviches tourneurs et des soufis, voire le mouvement des astres autour du soleil.
Chagaret Al-Abed (l’arbre du dévot) de Ammar Ali Hassan, Dar Al-Shorouk, 2011 (4e édition 2014).
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