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Souvenirs de première fois

Mercredi, 17 août 2022

Soheir Fahmi, qui fait partie des journalistes fondateurs d’Al-Ahram Hebdo, s’est éteinte à 72 ans. Critique et traductrice, elle avait un parcours parsemé d’amitiés. Ses amis livrent ici un vibrant témoignage sur sa vie.

Souvenirs de première fois

Une vie en mosaïque


Avec l'équipe du journal.

Entre Soheir Fahmi et ses amis proches qui lui rendent aujourd’hui hommage, il y a eu un déclic, une première rencontre qui engageait par la suite une longue histoire. 

Dans ces pages, ils ont choisi de nous faire part de leurs souvenirs, et en les racontant, ils esquissaient indubitablement le tableau d’une génération, celle des années 1970, à laquelle ils appartiennent tous, au même titre que leur amie regrettée.

Ecrivains, universitaires, chercheurs, critiques d’art ou intellectuels tout court, ils ont été secoués par la débâcle de 1967, et ses conséquences contradictoires sur le rapport des intellectuels avec l’Etat. Ces derniers revendiquaient un droit de regard sur la gestion de la crise.

On en a retrouvé les échos en février 1968, dans les manifestations étudiantes et ouvrières, en réaction aux jugements, trop cléments aux yeux de l’opinion, des commandants de l’armée de l’air, et surtout dans le mouvement de 1972-1973, à travers lequel les étudiants, appuyés par l’intelligentsia, protestaient contre la démarche du pouvoir dans sa confrontation avec Israël.

Soheir était témoin de ces événements, ainsi que la plupart de ses amis, qui ont été aussi marqués par les rapports doubles, oscillant entre concurrence et collaboration, avec leurs aînés des années 1960. Les reflets de ces rapports parfois conflictuels sont ressentis dans le champ littéraire et la production culturelle, mais aussi au niveau des individus. Car certains ont mis beaucoup de temps à se chercher, et Soheir en faisait partie, comme elle le répétait souvent avec son sourire avenant, décrit par les uns et les autres.

Boursière en France, elle s’apprêtait à obtenir une thèse en littérature, étant titularisée à l’Université du Caire. Elle a passé plusieurs années à Paris, où elle a multiplié les petits boulots, mais aussi les amitiés. Car là-bas, elle a côtoyé des aînés tels le plasticien Adli Rizakallah, le poète Ahmad Abdel-Moati Higazi, le critique et universitaire Ghali Shoukri, et surtout d’autres étudiants et doctorants, comme Raja Nehmé, Hoda et Najwa Barakat … Des amies aujourd’hui inconsolables qui ont un jour partagé sa chambre ou son appartement. Ceci dit, les témoignages de ses amis nous emmènent aussi dans le Paris des étudiants arabes, dans les années 1970 et le début des années 1980. D’autres amitiés se sont nouées plus tard au Caire, une fois de retour en Egypte. Elle avait décidé d’abandonner sa carrière universitaire, a enseigné le français aux boursiers égyptiens préparant leur séjour à l’étranger, mais a surtout participé depuis 1994 à la création d’Al-Ahram Hebdo, en tant que responsable des pages culturelles et de la rubrique Portrait, ensuite comme adjointe du rédacteur en chef jusqu’à la retraite. Les amitiés et les connaissances se sont multipliées davantage avec des personnalités de renommée, comme avec la jeune équipe du journal naissant, pour la plupart dans la vingtaine. Des rires, des échanges, des anecdotes, des articles, des festivals, des traductions … à ne plus en finir.

Nous vous emmenons, à travers ces textes et ces photos, en virée avec les amis et compagnons de Soheir Fahmi qui nous a malheureusement quittés la semaine dernière, après une brève maladie.

Equipe de la rédaction


Avec sa nièce Nora Baraka.

La boussole de mon coeur

Hoda Barakat*

Bld St.-Michel, Foyer International des Etudiantes 1976, un soir d’automne où j’ai dormi sur ton sommier en cachette ... Jusqu’au mois de février dernier sur ton petit balcon où je t’ai promis de revenir te voir l’automne prochain, pas un seul petit nuage dans le ciel de ton amitié, pas un froid, pas un oubli. Toujours aussi chaleureuse, aussi noble, aussi présente et aussi lumineuse ...

Il y a eu des vies dans nos vies, des destins perdus, des villes éloignées, des amitiés tombées sur le bord du chemin, des chemins, et toi tu étais toujours là pour moi, boussole de mon coeur. Ma mémoire sera pour toujours amputée de ton visage, douloureuse de ton sourire comme un membre fantôme. Soheir, nous avons tellement ri ensemble, parfois même en pleurant à gorge déployée que te pleurer maintenant toute seule me paraît très bizarre ...

Pourtant, depuis que tu n’es plus, je n’arrête pas ...

*Ecrivaine libanaise

Au royaume de l’amour et de l’humanisme

Ibrahim Abdel-Méguid*

 J’ai eu la chance d’avoir rencontré la critique, journaliste et traductrice Soheir Fahmi il y a une trentaine d’années. C’était dans les locaux du parti de gauche Al-Tagammoe (le Rassemblement), durant une réunion du comité de la défense de la culture nationale. J’ai tout de suite remarqué cette dame qui n’arrêtait pas de sourire, en parlant, en écoutant les autres. Elle avait une vaste culture, notamment une excellente connaissance de la littérature mondiale.

A l’époque, elle avait déjà quitté son poste à l’Université du Caire en tant qu’assistante à la faculté des lettres. Et plus tard, avec la fondation d’Al-Ahram Hebdo, elle a préféré le journalisme à l’enseignement.

A partir de 1996, nous sommes devenus plus proches. Je venais de recevoir le prix littéraire de Naguib Mahfouz, attribué par l’Université américaine du Caire. Mohamed Salmawy, rédacteur en chef d’Al-Ahram Hebdo à cette époque, ainsi que Soheir, cheffe de la rubrique culturelle, m’ont ouvert les portes du journal, pour y être publié à plusieurs reprises. J’étais devenu presque un habitué de leurs anciens locaux, mais aussi mes rencontres se multipliaient avec ma nouvelle amie, chez elle, au café Riche, chez l’éminent intellectuel nassérien Mohamad Auda, comme ailleurs.

Au bout de deux ans, Soheir m’a proposé de traduire mon roman Personne ne dort à Alexandrie vers le français (Desclée de Brouwer, 2001). Elle avait déjà traduit L’Amour en exil de Bahaa Taher, et à des années d’intervalle, elle avait également traduit, entre autres, l’Arche de Noé de Khaled Al-Khamissi (Actes Sud, 2012).

Pendant dix ans à peu près, on se réunissait fréquemment chez elle, dans son appartement spacieux du quartier de Agouza, pour passer des soirées très agréables, accompagnés d’intellectuels de tout bord, mais aussi de ses collègues plus jeunes, Najet Belhatem, Dina Kabil, Dalia Chams et Samer Soliman. J’étais tellement touché par la mort subite de ce dernier, économiste et universitaire atteint d’un cancer féroce, que j’ai attribué son prénom au personnage principal de mon roman Adagio (paru en 2014 aux éditions Al-Masriya Al-Lobnaniya). Encore une très triste disparition, qui a succédé à celle de mon épouse, laquelle a été aussi victime d’un cancer.

Soheir m’a soutenu durant ces moments tragiques, elle m’incitait à poursuivre ma vie, à aller de l’avant. Une belle amie qui nous recevait régulièrement durant le Ramadan, pour festoyer, et puis ce n’est qu’à sa disparition, la semaine dernière, que j’ai découvert qu’elle était chrétienne. Nous avons assisté à la messe d’adieu qui lui était réservée à l’église Saint-Georges, à Guiza. Tous les deux, on appartient à une génération qui s’attarde peu sur ces détails, baignant dans une humanité beaucoup plus souple que les intransigeances des différences confessionnelles.

Appuyé contre ma canne, moi qui sors rarement depuis mon hospitalisation pendant des mois en Suisse à cause de ma santé précaire, j’ai dû croiser quelques amis que je retrouvais avec elle, ainsi que d’autres qui sont venus lui faire des adieux tels la journaliste et comédienne Menha El-Batraoui, la réalisatrice et productrice de cinéma Marianne Khouri, le journaliste nassérien Ibrahim Mansour, le critique et programmateur de films Mohamad Atef, etc.

Cette belle amie va nous manquer, celle qui m’appelait tous les jours à l’hôpital zurichois, qui se contentait parfois de parler avec ma femme actuelle, Taïssir Samak, afin d’avoir de mes nouvelles. De retour au Caire, je ne pouvais plus la voir aussi régulièrement qu’avant, à cause de la pandémie. Chacun de nous avait ses problèmes de santé et ses empêchements, mais nos coups de fil se poursuivaient et nos conversations n’ont jamais tari.

*Ecrivain égyptien

Raja Nehmé*

Notre chère Soheir a quitté notre monde, laissant derrière elle beaucoup de beauté, celle des choses ordinaires et de la confiance en la vie et en les gens. Noble et d’une culture profonde, elle avait la vocation de donner et de communiquer, en toute modestie. On s’est rencontrés alors qu’on préparait nos thèses à Paris, et tu m’as invitée à venir en Egypte, et depuis, j’ai été attrapée par l’amour du pays. Tu vas peut-être trouver le repos en ta mort, mais nous en souffrons terriblement, et c’est difficile de tourner la page.

*Ecrivaine libanaise et experte internationale en l’enseignement de la langue arabe.

Une toile d’amis

Nabil Abdel-Fattah*

Beaucoup de tolérance et surtout d’empathie. Avec son visage rayonnant de joie et son beau sourire, Soheir était toujours intéressée par les nouveaux venus ou les passagers, dans une soirée. Je l’ai abordée pour la première fois, avec mon ami Philippe Gallab, journaliste nassérien et rédacteur en chef de l’organe de gauche Al-Ahali, entre 1989 et 1992, dans l’ancien bâtiment du syndicat des Journalistes, au centre-ville du Caire. Elle m’avait remarqué durant les soirées chez Ostaz Auda (l’éminent intellectuel nassérien Mohamad Auda, dont elle était l’une des disciples et amis), et moi, durant les cours de français que je suivais parmi d’autres chercheurs (ndlr: car avant de travailler à Al-Ahram Hebdo, Soheir Fahmi enseignait le français aux boursiers de différentes disciplines, afin de les préparer à suivre leurs études à l’étranger, et ce, à travers des programmes spécialisés).

Notre amitié s’est approfondie, grâce à nos longues veillées chez le grand dessinateur et homme de culture algérien Djamel Si Larbi, arrivé en Egypte durant la décennie noire, et lequel collaborait en tant que traducteur de textes littéraires et bédéiste à Al-Ahram Hebdo, à sa sortie vers le milieu des années 1990. Les discussions allaient bon train, la musique du monde foisonnait à la maison. Une fibre culturelle bien présente et enrichissante.

On se regroupait aussi chez son amie et camarade de classe, Madiha Doss, alors professeure de linguistique engagée à l’Université du Caire, qui nous a quittés en 2019. Encore une fois, dans le salon de Madiha à Zamalek, on parlait littérature, politique, cinéma et vie de famille. Une maison aussi accueillante que celle de Soheir elle-même, située à Agouza. Là aussi, on se réunissait pour célébrer la parution du livre d’un ami, et on riait aux éclats.

Un jour, elle m’a contacté pour prendre un café, avec son amie la réalisatrice française Anne Lainé, qui a tourné, entre autres, des documentaires sur l’écrivaine sud-africaine Nadine Gordimer et le Nobel égyptien Naguib Mahfouz. Elle voulait faire un film sur les grandes mutations du Caire, passant de l’ère cosmopolite à la ruralisation, alors on en a longuement discuté et je l’ai présentée à l’un des gardiens de la ville, le feu journaliste Kamel Zoheiri.

Soheir, débordante d’amour et de vie comme elle était, savait constamment jeter des ponts, faire des connaissances et former des cercles d’amitié à l’infini.

*Chercheur senior en sociologie politique et conseiller du Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

Comme un radeau chargé d’espoir


Une soirée avec Mohamad Auda, Chahida Al-Baz et Youssef Al-Chérif.

Mohamad Al-Roubi*

Son absence foudroyante cingla en coup de fouet. Car elle était ce mélange inextricable de mère et de fille, avec son sourire affable qui nous donnait confiance en nous-mêmes. Ses mots qui sortaient du coeur nous touchaient droit au coeur, nous chargeaient d’énergie et d’espoir. Nous nous sommes croisés sporadiquement chez la cinéaste d’origine libanaise Nabiha Loutfi, elle-même aujourd’hui disparue. On y allait tous les deux régulièrement. Et depuis, Soheir est devenue mon Amie, avec majuscule. On se retrouvait chez elle à Agouza, entre amis, pour discuter des nouveaux livres ou films, pour célébrer un événement heureux ou regarder un match de football.

Son appartement «  tapissé de tendresse » nous accueillait généreusement. Chacun s’y sentait parfaitement à son aise, au point de décider parfois de changer l’emplacement des meubles, de proposer d’ajouter un nouveau tableau ou un vase. Et cela va sans dire, sa bibliothèque bien garnie était à la disposition de tous.

Au fil du temps, ses amis sont devenus les miens, des artistes, des écrivains, des architectes, des médecins, égyptiens ou étrangers, on venait tous pour y chercher refuge, pour faire un nettoyage émotionnel et revenir plus fort. Soheir, tu ne cessais de nous donner et on en profitait.

*Critique d’art


En réunion avec l’ancien chef du parlement, Fathi Sorour, et le rédacteur en chef, Mohamed Salmawy.

Amina Sabri*

Elle a achevé notre dernier coup de fil en disant: « Reviens vite, tu m’as beaucoup manquée », puis elle a ajouté après un moment de silence: « Non, je plaisante, reste au bord de la mer, ici, il fait trop chaud ! ». Ceci résume l’attitude de Soheir dans la vie, essayant toujours de trouver une excuse ou un alibi aux autres, promettant à son entourage un jour meilleur. Son sourire affable a été d’ailleurs l’une des raisons de notre amitié. Lorsqu’elle m’a aperçue dans un restaurant, il y a longtemps de cela, elle m’a approchée pour demander, avec son merveilleux sourire, si j’étais Amina… J’ai hoché la tête pour dire oui, et on était devenues amies.

On avait entendu parler l’une de l’autre à travers notre grand ami commun, l’intellectuel Mohamad Auda. Puis, nous avons été réunies par notre amour pour l’art, les questions d’intérêt public et les choses de la vie. Critique et traductrice chevronnée, elle n’a pas été évaluée à sa juste valeur, mais ceci lui était égal. L’essentiel à ses yeux était de vivre passionnément.

*Ancienne directrice de la radio Sawt Al-Arab (la voix des Arabes)


L’illustrateur français Plantu en visite à l’Hebdo.

Arab Loutfi*

On s’est connues il y a 50 ans. Et ce, grâce à celui que j’appelais « mon oncle égyptien », l’intellectuel Mohamad Auda, qui rassemblait autour de lui tous les jeunes talents prometteurs. Et depuis, notre amitié n’a pas pris une seule ride, elle n’a jamais été altérée par un souci. Soheir a vite adhéré à la tribu des « soeurs Loutfi », Nabiha, Maha et moi. On était liées par la eachra, un mot subtil qui n’est pas évident à traduire vers le français, pour désigner un beau mélange de camaraderie et de familiarité. On devait nous retrouver bientôt sur son balcon, mais elle a manqué notre rendez-vous, elle s’est désengagée au dernier moment.

*Réalisatrice d’origine libanaise, vivant au Caire.


Réception à l’occasion du lancement du journal.

Emad Abou-Ghazi*

On s’est vu en 1972, en pleine manifestation contre le pouvoir, alors que le mouvement estudiantin était en effervescence à l’Université du Caire. Elle était assistante à la faculté des lettres, et moi encore étudiant en première année. Des années plus tard, elle s’était convertie au journalisme, nous nous sommes à nouveau croisés. Paix sur son âme.

*Universitaire et ancien ministre de la Culture, au lendemain de la Révolution de 2011.

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