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Vaincre le chômage, selon les Nobels

Salma Hussein, Mardi, 11 février 2020

La recherche menée par les trois économistes prix Nobel 2019 propose une solution au chômage des jeunes. L’économiste Bruno Crépon décrypte leur approche dite de « l’évaluation randomisée » et évoque les projets en cours en Egypte et au Moyen-Orient.

Vaincre le chômage, selon les Nobels
En 2018, près de 23 % des jeunes à la recherche d’emploi n’ont pas pu trouver de travail. (Photo : Reuters)

En 2019, le prix Nobel d’économie a été décerné à trois économistes de grande renommée sur le plan mondial, pour leur « approche expérimentale visant à éradiquer la pauvreté ». Cette approche gagne dès lors une popularité dans la région arabe, afin d’améliorer la vie de mil­lions de citoyens.

En 2018, près de 23 % des jeunes qui cherchaient du travail n’en ont pas trouvé un. La croissance écono­mique au ralentie de la région limite les opportunités d’emploi offertes aux jeunes. Un récent rapport du Fonds Monétaire International (FMI) affirme que le chômage et le manque d’opportunités économiques sont des facteurs qui favorisent l’instabi­lité dans la région.

L’approche expérimentale prati­quée par les prix Nobel, appelée « l’évaluation randomisée », démêle ces facteurs et les traite séparément, tout en apportant des réponses à de nombreuses questions : Y a-t-il suf­fisamment d’emplois de qualité ? Est-ce que les qualifications des demandeurs d’emploi correspon­dent aux exigences des employeurs ? Les employeurs examinent-ils minutieusement les qualifications des candidats ? Les jeunes sont-ils bien informés des opportunités éco­nomiques lorsqu’ils choisissent leurs filières d’études ?

A travers le monde entier, les gou­vernements et les ONG financent généreusement des programmes sur le marché du travail, pour mettre en contact les employeurs et les deman­deurs d’emploi. Mais dans bien des cas, les personnes intéressées misent sur l’intuition, en assumant que ces programmes sont effectifs.

Les évaluations randomi­sées peuvent aider à exami­ner ces présomptions. Les résultats sont parfois inat­tendus.

En 2007, j’ai commencé à travailler avec le prix Nobel 2019, Esther Duflo, ainsi que d’autres collègues, pour évaluer un programme qui offre des conseils de car­rière aux jeunes universi­taires en France.

Le programme visait à améliorer l’emploi de ceux qui avaient une formation en matière de recherche d’emploi. Nous avons trou­vé que le programme avait aidé les demandeurs d’em­ploi à trouver un travail plus rapidement, mais cela ne s’est pas traduit par une hausse du taux d’emploi sur le long terme. Pire, le pro­gramme a, en fait, créé un impact négatif sur l’emploi pour ceux qui n’avaient pas reçu la formation « conseil recherche d’emploi », notamment dans les secteurs où il y a beaucoup de demandes.

Dans un marché qui offre un nombre limité d’opportunités de tra­vail, ceux qui n’avaient pas eu accès au programme de formation ont perdu leur chance d’obtenir un job, comparés à ceux qui avaient suivi la formation. Cet exemple explique l’importance de l’évaluation rando­misée. Parfois, les politiques et les programmes ont des effets secon­daires inattendus. Nous sommes en train d’étendre nos efforts pour utili­ser notre approche expérimentale, dans l’objectif d’étudier des sujets similaires dans la région du MENA. Et ce, à travers un nouveau partena­riat entre l’Université américaine au Caire (AUC) et J-PAL, l’organisa­tion fondée par deux lauréats du prix Nobel. Une grande partie de ce par­tenariat est basée sur le thème du marché du travail.

L’Egypte, étude de cas

En Egypte une nouvelle recherche a été lancée pour étudier la ques­tion : comment les jeunes en Egypte cherchent-ils du travail ? Le pays souffre d’un taux de chômage élevé parmi les jeunes. Pourtant, il existe un grand nombre de postes vacants. Notre recherche porte sur les salons de l’emploi. Car ce sont des occa­sions pour informer les jeunes sur les emplois disponibles. Or, le taux de participation des jeunes à ces expositions est assez bas.

Il existe plusieurs explications à cela. Il est possible que les frais de transport pour accéder aux salons de l’emploi soient élevés, ou bien que les jeunes aient une fausse idée sur le genre d’emploi qui y est offert.

Pour mieux comprendre et analyser les barrières qui se dressent devant les jeunes en quête d’emplois, Adam Osman, Mona Saïd et moi-même, en partena­riat avec l’Agence de déve­loppement des petites et moyennes entreprises (MSMEDA), avons déve­loppé un modèle d’évalua­tion randomisée. Nous avons fourni à un groupe de jeunes des informations sur les opportunités de tra­vail disponibles au salon de l’emploi. Par ailleurs, nous avons fourni à un autre groupe de petites sommes d’argent, pour couvrir les frais des transports aller-retour au salon. Et enfin, nous avons offert à un troi­sième groupe les frais de transport et les données fournies au premier groupe. Nous sommes actuellement en train d’analyser les résultats. Ainsi, le gouver­nement pourrait utiliser ces données pour prendre des décisions, basées sur des informations pré­cises, concernant l’efficacité des salons de l’emploi.

J-PAL et nos partenaires possè­dent à présent 18 études supplé­mentaires, en cours ou déjà conclues, sur la région MENA, pour évaluer plusieurs types de pro­grammes et de politiques qui trai­tent d’autres sujets sociaux impor­tants. Parmi nos partenaires figu­rent l’Université américaine du Caire (AUC), Jameel Community et la fondation Sawiris. Nous tra­vaillons ensemble sur plusieurs projets. L’un de ceux-ci que je juge particulièrement intéressant se trouve au Saïd (en Haute-Egypte). Il s’agit d’offrir une aide financière pour soutenir des travailleurs indé­pendants. Ces allocations sont notamment destinées aux femmes et ont eu jusqu’ici un véritable impact. Avec nos partenaires égyp­tiens, nous sommes également en train de tester et d’adapter au pays les programmes qui se sont révélés hautement effectifs dans d’autres pays.

En 2019, le prix Nobel a reconnu l’innovation, l’importance et l’ur­gence de notre travail. C’est un bon début, mais nous avons toujours beaucoup à apprendre.

Les gouvernements et d’autres organisations de la région MENA qui tentent de faire reculer la pau­vreté peuvent consulter ces recherches importantes pour une prise de décision mieux informée, concernant le choix des politiques et des programmes à adopter et à financer.

Evidemment, les changements de politiques ne doivent pas dépendre uniquement de la recherche, cette dernière ne pourra pas seule régler les problèmes du chômage et de la baisse de la croissance. Mais les preuves dégagées par les évalua­tions randomisées offrent un cadre rigoureux, pouvant aider à trouver des solutions et à relever plusieurs défis urgents

A propos de l’auteur :

Bruno Crépon

Né en 1963, Bruno Crépon est le co-président de l’initiative du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, et du programme « Global Employment » ou Emploi global. Il est affilié au Jameel Poverty Action Lab (J-PAL). Il est professeur d’économie et économétrie à l’Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique, France (ENSAE). Crépon dirige éga­lement le labora­toire pour l’évalua­tion des politiques publiques au centre de recherches en éco­nomie et statis­tique (CREST). Son principal domaine d’activité est l’éva­luation des poli­tiques touchant au fonctionnement du marché du travail en utilisant le plus souvent des expériences contrôlées. Il a écrit pour les meilleures revues internationales, comme le Journal of the American Statistical Association, le Journal of Econometrics, le Journal of Applied Econometrics et le Journal of Political Economy.

Il a publié un livre, en 2015, avec la contribution de Nicolas Jacquement, intitulé Econométrie : méthode et applications, qui a été ensuite réédité en 2018. Ce manuel offre une présentation complète et approfondie des techniques économétriques les plus utilisées dans la pratique, allant du modèle linéaire et ses extensions aux techniques non linéaires de traitement des données discrètes et censurées.

De la médecine à l’économie du développement

Une Expérience Randomisée Contrôlée (ERC) est un genre d’étude scientifique utilisé en particulier en médecine pour éva­luer les effets bénéfiques et négatifs d’un ou plusieurs traitements comparés l’un à l’autre. Il s’agit de diviser les participants aléatoirement en plusieurs groupes. L’idée de la randomisation est qu’elle permet une comparabilité initiale entre des populations aux caractéristiques de base homogènes.

La discipline a ensuite été utilisée dans de multiples domaines : psychologie, éduca­tion, agriculture et enfin, depuis une dizaine d’années, en économie.

Le comité du prix Nobel de l’économie a vivement reconnu la méthode, en décorant trois fois des économistes phare dans ce domaine, en 2002, 2012 et enfin en 2019, quand les deux fondateurs de Jameel- Poverty Action Lab (J-PAL) — Abhijit Banerjee et Esther Dufflo — ont reçu le prix prestigieux, avec leur troisième collègue, Michael Kremer. La Banque mondiale dépend de plus en plus sur ce modèle d’éva­luation de l’efficacité de ses programmes dans les pays en développement.

Pour Banerjee, l’économie expérimentale a pour principal objectif d’enquêter sur des dimensions où la théorie se montre trop « faible ». Là, le comportement humain et la prise de décision deviennent les thèmes majeurs.

Dans leur ouvrage L’Economie des pauvres, Duflo et Abhijit rendent ces échecs à ce qu’ils nomment les trois « i » : igno­rance, inertie et idéologie. Le premier « i » — l’ignorance — renvoie au fait que les agences internationales ne savent pas de quoi les pauvres ont réellement besoin et que de ce fait, elles conçoivent des pro­grammes qui s’avèrent souvent inappro­priés à leurs besoins.

Le second « i » — inertie — met en avant l’idée que ces agences qui continuent de faire toujours la même chose, appliquent les mêmes programmes de développement ina­daptés.

Et enfin, le troisième « i » — idéolo­gie — pointe le fait que les politiques qui sont appliquées ou prescrites s’apparentent souvent à une idéologie globale qui serait caricaturalement « pro-marché » ou « anti- marché ».

Les chercheurs du J-PAL partent donc du constat qu’en économie du développement, on ne sait pas vraiment ce qui fonctionne pour lutter contre la pauvreté, et que plu­sieurs politiques ont échoué à cet égard. Contrairement aux expériences randomi­sées dans le domaine de la médecine, qui ont lieu dans des laboratoires, J-PAL effec­tue en fait des expériences de terrain. Ainsi, une équipe de chercheurs et d’investiga­teurs suit de près les participants.

Actuellement, les équipes en Egypte entreprennent 9 expériences dans les domaines de l’éducation, de l’emploi, du micro-crédit et autres. Chacune des expé­riences s’étend sur 4 ans pour suivre les résultats des différents programmes sur une longue durée.

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