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Costantino Esposito : La force de la philosophie émane des interrogations qu’elle propose

Sayed Mahmoud, Lundi, 29 juillet 2019

Professeur de philosophie contemporaine à l’Université de Bari (Italie), Costantino Esposito étudie la place de la religion dans le domaine public, ce qui l’a conduit à jouer un rôle important dans le mouvement Communion et Libération, l’un des plus grands mouvements spirituels en Italie. Son dernier livre, Le Mal entre la philosophie et la littérature, est paru cette année. Entretien.

Costantino Esposito

AL-Ahram Hebdo : Comment est-il possible d’établir un lien entre la question de l’inquiétude, sur laquelle s’appuie la philoso­phie, et la notion de quiétude, sur laquelle s’appuient les mouve­ments spirituels dans le monde ?

Costantino Esposito: La réponse est simple. Le philosophe vit une inquiétude profonde avec l’objectif permanent de trouver quelque chose, alors que le nihiliste soumet l’idée de la quête sans se soucier de trouver autre chose que le néant. Il est vrai que la quête ne s’arrête pas, mais elle n’aboutit à rien au point que certains philosophes vont jusqu’à dire que si nous trouvons quelque chose, la phi­losophie se terminera.

C’est ainsi que les grands philo­sophes pensent que notre quête n’est pas liée à un objectif, mais à notre sincère volonté de chercher. Dans l’histoire de la philosophie contem­poraine et notamment chez Descartes, qui a ancré l’idée du doute selon sa notion philosophique, nous découvrons que nous doutons parce que nous voulons parvenir à la réalité et la comprendre. La philoso­phie est pour lui une volonté « éro­tique » de dire la vérité. Le plus beau n’est pas toujours ce que nous obte­nons ou ce que nous possédons, mais plutôt ce que nous vivons. Personnellement, j’utilise toujours avec mes étudiants des exemples simples de ce genre: nombreux sont ceux qui veulent vivre une histoire d’amour, mais dans cette expérience, il est rare qu’ils trouvent quelque chose qui leur apporte la satisfaction. A la fin, lorsqu’un jeune homme rencontre la femme de sa vie dont il tombe vraiment amoureux, une question s’impose: est-ce que cela signifie qu’il n’a plus besoin d’amour après avoir trouvé la femme qu’il a toujours cherchée? La réponse est: non, au contraire. Avec sa dulcinée, il est encore plus passionné d’amour après l’avoir cherchée et trouvée !

La philosophie est une quête pour trouver quelque chose. Lorsque nous trouvons cette chose, la quête ne s’arrête pas; au contraire, cette découverte devient une nouvelle source d’inquiétude qui pousse à une quête plus approfondie. D’autre part, je pense que l’attachement d’un pro­fesseur de philosophie à un mouve­ment spirituel a ses raisons. La foi est opposée à la philosophie. Dieu est l’initiateur et non pas les indivi­dus qui se placent dans l’expérience de la quête. Selon mon expérience personnelle, Dieu, avant de me don­ner la foi, m’a d’abord donné l’in­quiétude. Dans mon cas, je pense que la foi est une sorte de talent. Don Giussani, le fondateur du mouve­ment Communion et Libération, appelle cette notion « le sens reli­gieux ». D’habitude, la foi n’est pas le résultat du sens religieux, car c’est Dieu qui prend l’initiative. Mais quand la foi survient, alors naît le sens religieux.

— Mais comment parvenez-vous à établir un équilibre entre l’in­quiétude de la quête de la vérité et la sérénité que confère la foi ?

— Ce que je vous raconte ne représente pas mes idées, mais mon expérience. Quand je travaille avec mes étudiants, dont nombreux sont des non-croyants et des non-prati­quants, ma principale cause n’est pas de les convaincre que Dieu existe, mais d’éveiller les questions qui leur permettent de parvenir seuls à la foi.

— Qu’est-ce que la philosophie de la beauté peut présenter pour affronter l’extrémisme ?

— J’accorde une grande impor­tance à cette question. Je pense que toutes les personnes concernées par l’humanité, quel que soit leur empla­cement, ont la même préoccupation. La mission de la beauté est de contrer la laideur. L’extrémisme est une lai­deur qui vise toute beauté. J’imagine souvent un criminel qui va prendre un couteau pour tuer sa victime et je me demande: s’il écoutait Mozart au même moment, aurait-il pu tuer? Je ne pense pas, car il n’aurait pas pu affronter la beauté de la musique par la laideur du meurtre.

Votre question soulève une problé­matique, celle que la beauté est un sentiment interne et non pas une question objective. Il s’agit d’un sentiment interne qui n’aide pas à connaître les choses, la connaissance a besoin de la science et non pas de la beauté. Cependant, je n’accepte pas une telle chose, car la beauté de la beauté est qu’elle nous permet de connaître le monde, et la connais­sance à travers la beauté n’est pas une connaissance pour mesurer les choses comme les lois des mathéma­tiques et de la physique, mais une connaissance qui ouvre les horizons du monde. La beauté, selon cette conception, a un sens politique, car elle incite la volonté de l’homme à chercher le bonheur et à établir l’équilibre des valeurs spirituelles absolues, comme la justice et le bien. De plus, à travers les critères de la beauté, nous pouvons établir un équilibre entre les droits.

— Malgré l’importance de ce que vous dites, la propagation du fanatisme met l’idée de la coexis­tence à rude épreuve. Qu’en pen­sez-vous ?

— Effectivement, les défis sont grands, mais personne ne peut pré­dire l’avenir. En fait, la coexistence n’est pas le résultat des efforts de tout le monde, mais des tentatives de certains, et nous devons être parmi ceux qui déploient des efforts pour parvenir à la conviction selon laquelle ce qui nous rapproche en tant qu’humains est plus grand que n’importe quel différend. C’est pour cela qu’il faut être reconnaissant envers les tentatives de certaines personnes de changer le monde. Cette idée semble exemplaire ou drôle, mais elle est acceptable du point de vue culturel et peut être traduite sous forme de solutions « politiques », à travers les institu­tions. Mais le plus important est que ces idées puissent « toucher les coeurs ».

— Selon cette expression, est-ce que la philosophie semble être incapable de « toucher les coeurs » ou de traduire les idées en mesures pratiques ?

— Je ne dis rien de nouveau en reconnaissant que les penseurs sont incapables d’avoir une influence politique et que les philosophes aussi sont incapables de changer le monde. Qui observe profondément l’impuis­sance dira, comme je dis, que c’est mieux ainsi, pourquoi? Parce que depuis la philosophie grecque antique, quand les philosophes ont tenté d’exercer le pouvoir, la dicta­ture et la tyrannie sont nées et la phi­losophie est devenue une idéologie de justification. Mais dans une autre perspective, la philosophie garde tou­jours sa force et sa magie. Sa force émane des interrogations qu’elle pro­pose et de la quête des choses. Et s’interroger signifie chercher, et c’est de là qu’émane la source de la force, c’est-à-dire posséder la connaissance ou vivre dans son obsession.

— Est-ce que l’absence du philo­sophe de la scène signifie que le fanatique a réussi à occuper le devant ?

— La mission essentielle de la phi­losophie est de s’interroger sur la raison des choses; notre mission est donc de critiquer et la critique, au sens philosophique, est un moyen de construire et non de détruire. L’interrogation révolutionnaire la plus importante dans la philosophie est: qu’est-ce qu’il y a dans le monde d’aujourd’hui? Car ce que nous voyons la plupart du temps n’est pas l’essentiel, puisque nous avons ten­dance à regarder les choses sans les voir, car notre vision est incapable d’atteindre la profondeur des choses. A une époque dominée par le nihi­lisme, la mission de la philosophie devient plus difficile, parce qu’elle doit dire aux gens: regardez ce qu’il y a dans le monde d’aujourd’hui. Un problème comme la migration clan­destine suscite de nombreuses inter­rogations, qui sont souvent négligées. En Europe, il est important de s’inter­roger sur ce que nous proposent les photographies des noyés et des migrants qui atteignent nos côtes à la recherche d’une vie qu’ils croient être meilleure. Est-ce que nous nous inter­rogeons sur notre responsabilité envers le destin de ces gens-là et la réalité qui les a poussés vers ce destin misérable ?

— Est-ce que vous pensez que nous vivons un moment de nihi­lisme de l’Histoire ?

— Le nihilisme est un slogan qui dévoile la crise des principes méta­physiques traditionnels pendant le XXe siècle. La définition la plus célèbre du nihilisme est celle donnée par Nietzshe, quand il a parlé de la mort des dieux. Certains croient encore que le nihilisme est l’une des formes de la libération de l’homme. Ceux-ci pensent que l’homme a obte­nu sa liberté quand il a eu la capacité de faire n’importe quoi sans aucun scrupule. Et quand Nietzshe a lancé sa célèbre parole, il parlait du « dieu des moeurs ». Et en contrepartie, cer­tains pensent que le nihilisme est une catastrophe, car toutes les valeurs héritées sont menacées de disparaître. Pour moi, le nihilisme représente l’époque dans laquelle je vis; par conséquent, je suis satisfait de ce que je vis, non pas parce que je l’accepte comme elle est, mais parce que c’est cette époque qui m’appelle à vivre et à chercher la vérité. De façon géné­rale, je pense que le nihilisme est une grande occasion, car quand les valeurs sont perdues, c’est une occa­sion de faire une révision et de s’in­terroger sur les principes de la vie.

— En discutant avec vous, j’ai remarqué que vous êtes préoccupé par l’interrogation sur la religion et sa position dans le domaine public. J’ai remarqué aussi que vous avez les mêmes préoccupations que le philosophe allemand Jurgen Habermas...

— Je pense que notre mouvement tente de chercher la position de la religion dans le domaine public tout en tentant de corriger nombreuses des visions de Habermas.

— Comment ?

Le côté positif chez Habermas est qu’il pense que tout le monde parti­cipe au domaine public et c’est une bonne chose. Mais le côté négatif, de notre point de vue, concerne ce qu’il propose au sujet des croyants qui doivent activement participer au domaine public s’ils renoncent à pré­tendre posséder la vérité. Cette posi­tion aussi est correcte seulement si la vérité signifie ici la foi et non pas la liberté de l’homme. Et comme l’a dit l’ex-pape Benoît XVI, quand il a rencontré Habermas: « Nous ne pos­sédons pas la vérité, mais c’est la vérité qui nous possède ». Donc, par­tant de ce concept, la vérité peut être une solution pour tous, et en même temps, nous appelons tout le monde à explorer et à assimiler la vérité. Et la vérité ne peut être une idéologie, mais une expérience, et c’est ce que nous croyons.

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