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Mohamed Shoair : Mahfouz était passionné de discrétion

Dina Kabil, Mardi, 11 décembre 2018

A l'occasion de l’anniversaire de la naissance de Naguib Mahfouz (1911-2006), l’écrivain Mohamed Shoair a annoncé la publication de manuscrits inédits du Nobel égyptien, qu’il entend publier en trois tomes. Entretien.

Mahfouz

Al-Ahram Hebdo : Lors de la conférence tenue à l’Université américaine du Caire la semaine dernière, vous avez annoncé la trouvaille d’une série de manuscrits écrits par Mahfouz et qui n’ont jamais été révélés par ses filles. De quoi s’agit-il ?

Mohamed Shoair : Il s’agit d’une série de manuscrits, notamment de Miramar, Le Mendiant, Les Echos d’une autobiographie, Les Rêves de convalescence, et d’autres. Ils constitueront la matière de mon prochain livre, intitulé Les Papiers de Naguib Mahfouz : manuscrits et cahiers. C’est curieux, parce que Mahfouz disait de lui-même qu’il était « un maître à déchirer ». Il collectionnait ce qu’on écrivait sur lui, puis se rendait compte combien c’était répétitif, alors il déchirait tout de peur que la maison ne soit encombrée de papiers inutiles. Mahfouz n’a pas conservé les manuscrits de ses romans, et pour cette raison, nous n’avons jamais connu le texte original de ses romans Karnak et L’Amour sous la pluie après qu’ils eurent été publiés et coupés par la censure. Mais bien que Mahfouz ait tenu à se débarrasser de ses brouillons, la coïncidence nous a permis de sauver certains de ses manuscrits et de ses papiers personnels.

— Comment allez-vous aborder ce trésor ?

— Pour mon prochain livre, Les Papiers de Naguib Mahfouz : manuscrits et cahiers, je compare les premières ébauches du travail de Mahfouz à leurs versions finales. Je présente une lecture critique du journal de Mahfouz de même que des manuscrits de ses romans, comme Al-Chahaz (le mendiant), Miramar, ainsi que Les Rêves de convalescence. En plus d’un roman inédit qui appartient au tout début et qui pourrait être un brouillon de la trilogie de Mahfouz, des nouvelles et un journal de bord écrit à des moments disparates. J’ai 14 manuscrits à ce jour et je continue le voyage pour chercher d’autres manuscrits que je vais aborder dans ce livre. Je veux mettre le point sur la spécificité du travail de création de Mahfouz, sur son univers littéraire, son rapport avec ses textes et avec ses personnages. Je pense que ce projet mettra en lumière la « cuisine secrète » de Naguib Mahfouz, c’est-à-dire pendant l’écriture, son rapport avec la langue ainsi que son rapport à l’autocensure. Je souhaite publier le livre au début de l’année prochaine.

— Ces manuscrits, avec surtout le journal de bord de Mahfouz, sont à la fois un trésor et un héritage épineux. Comment affrontezvous l’idée d’une oeuvre posthume qui appartient à un écrivain, tel le Nobel des Arabes ?

— C’est une question morale, toujours posée aux cultures mondiales. Je ne pense pas qu’il existe une seule réponse. Cela varie en fonction de la situation et du texte inédit même. Dans mon prochain livre, je présente les souvenirs de Mahfouz enfant qui sera le sujet du premier tome, Les papiers de Mahfouz : le récit d’enfance. Il faut souligner que Mahfouz était passionné de discrétion, il voulait peut-être qu’on cherche ses textes et son oeuvre et non pas l’écrivain entre les lignes de ses textes ou à l’extérieur de son univers romanesque. Je pense que Mahfouz est devenu une institution littéraire et la publication de son oeuvre posthume ne peut en aucun cas nuire à son parcours. Au contraire, cela révèlera de nouveaux aspects de sa littérature et de sa vie. Imaginons-nous ce qui serait arrivé si la famille de Kafka avait suivi son testament et déchiré ses oeuvres. Je pense que le monde aurait dramatiquement perdu sans Kafka !

— Votre livre Awlad Haretna. Siret Al-Riwaya Al-Moharrama (les fils de la médina. L’histoire d’un roman tabou) en est arrivé à sa 4e édition et a soulevé beaucoup de débats. Qu’est-ce qui vous a incité à suivre le trajet du fameux chef-d’oeuvre, longuement controversé ?

mahfouz

— Naguib Mahfouz est pareil à l’iceberg dont on ne voit que le sommet. Les critiques se sont toujours penchés sur ses romans les plus célèbres, mais reste une partie de son oeuvre, celle des années 1980 et 1990, qui n’a pas encore attiré l’attention. Sur le plan biographique, Mahfouz a tenu à se dissimuler, à ce que sa vie soit pareille à une énigme. Il était passionné de discrétion et n’était point un livre ouvert. Il disait toujours qu’il était présent à l’intérieur de son récit littéraire et que le lecteur devait s’en contenter. Moi, je cherchais Mahfouz en dehors du texte et comment le paratexte influence le texte même. J’ai donc tenté, dans ce livre, de concentrer l’attention sur sa vie et son écriture. Au début, je n’avais pas du tout l’intention d’écrire sur le livre Awlad Haretna (les fils de la médina), c’était juste un chapitre dans un livre sur la biographie de Mahfouz. Vu les découvertes et les documents auxquels j’ai eu accès, j’ai pensé qu’il était important de les inclure dans un livre à part, qui pourrait être lu en tant que partie de l’itinéraire de Mahfouz, sur laquelle je travaille actuellement. (Voir le numéro de l'Hebdo no1253 du 5 décembre 2018).

— Vous avez suivi dans votre livre la longue histoire des Fils de la médina, roman tiraillé entre l’interdiction et la censure institutionnelle, religieuse et sociétale. Qu’est-ce que ce voyage vous a-til révélé, surtout sur le développement de la réception du public de l’oeuvre littéraire ?

— A vrai dire, je ne visais pas la découverte de la réalité d’une époque. Mais la vie de Mahfouz et son oeuvre me sont apparues telle la mer de sable où l’on s’enfonce et dont on ne peut plus sortir. Je pense que Les Fils de la médina est le point épineux dans la vie de Mahfouz, mais ce n’est pas le seul roman à avoir affronté des obstacles ou la z de la censure. Je pense que l’interdiction n’a pas généralement lieu en réponse au refus du pouvoir religieux, mais elle est due plutôt à l’alliance entre le pouvoir religieux et celui politique. Par exemple, un citoyen-rapporteur qui lit une oeuvre et décide de défendre les moeurs, qu’il estime atteintes par l’écrivain. Il se place donc comme le défenseur des moeurs de la société. Tout ce que je désire, en tant qu’auteur de ce livre, est que le lecteur lise et aboutisse à ses propres découvertes, sans aucune intervention ni tutelle de ma part. Des points sombres seront sans doute dissipés. Il cherchera l’oeuvre controversée, prendra sa propre décision et fera son interprétation du roman.

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