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Fatwas : L’exigence de conscience sociale

Rasha Hanafy, Lundi, 04 mars 2013

Tueurs ou incitant à la haine, les décrets islamiques lancés récemment sont rejetés par les spécialistes de la jurisprudence islamique. Ils appellent à juger les personnes qui les émettent.

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C’est contre l’islam. Les fatwas, annoncées récemment selon lesquelles les dirigeants de l’opposition égyptienne méritent d’être tués, sont considérées comme défiguration des références de l’islam. « Un appel au meurtre », selon les spécialistes de la jurisprudence, contre Mohamed ElBaradei et Hamdine Sabbahi pour avoir réclamé des présidentielles anticipées et donc de « désobéir » au gouvernant. D’autres décrets islamiques lancés sur quelques chaînes satellitaires ont visé la femme égyptienne et les chrétiens. Brandissant les paroles du prophète Mohamad selon lesquelles : « La personne qui se presse à édicter les fatwas se presse vers l’Enfer », les hommes d’Al-Azhar, grande institution de l’islam modéré dans le monde islamique, plaident pour que les fatwas soient déclarées par des institutions spécialisées. « Il ne faut pas demander des opinions religieuses aux gens qui ne sont pas spécialisés. Ceux qui lancent des fatwas ou des décrets islamiques doivent être parmi ceux qui ont étudié parfaitement les sciences de la jurisprudence, du Coran et de la sunna.

Ils doivent savoir les circonstances et les causes de révélation de chaque verset et le statut de chaque verset. La connaissance du hadith et de ses sciences : degré d’authenticité de chaque hadith, sa portée, son statut, son interprétation, est également indispensable », explique Ahmad Omar Hachem, ancien recteur de l’Université d'Al-Azhar. Selon lui, il faut observer les différents niveaux sociaux en lançant les fatwas pour que les gens puissent comprendre l’essentiel de l’opinion religieuse.

« Les opinions des cheikhs dans les différents mosquées et les oratoires sont prises en considération dans les affaires normales de la vie quotidienne. Mais pour les questions épineuses qui demandent de l’effort juridique, à savoir Al-Ijtihad, c’est aux spécialistes du Dar Al-Iftaa ou l’institution des recherches islamiques qu’on doit s’adresser », assure-t-il. La fatwa, dans l’islam, consiste en une interprétation (ou une compréhension) du texte traditionnel en vue de statuer sur un sujet ou émettre un ordre légal. C’est le domaine exclusif des savants compétents. « La fatwa est l’opinion de la religion dans une affaire ou un problème social. C’est une science approfondie des études du Coran, de la sunna et de la jurisprudence. Les fatwas varient selon le temps et l’endroit dans lesquels elles sont émises. Raison pour laquelle celui qui lance une fatwa doit non seulement étudier, mais être aussi conscient des changements et des valeurs sociales », indique Zeinab Khodeiri, professeur de philosophie à l’Université du Caire.

Et de préciser : « Al-Imam Al-Chaféi a changé nombreuses de ses fatwas qu’il avait émises aux pays du Cham, parce qu’elles ne correspondaient pas à la société égyptienne à cette époque. Je pense que ce qui se passe actuellement sur la scène des opinions religieuses doit être arrêté par les savants compétents. L’islam nous a demandé de faire fonctionner la raison. C’est la religion de la raison. Si j’applique l’analogie sur cette fatwa tueuse, je me demande pourquoi on n’a pas tué les hommes de l’ancien régime alors que nous sommes en train de les juger devant les cours égyptiennes ? C’est vraiment une farce que nous devons arrêter ».

Texte traditionnel absent

La logique, l’analogie, la progression de la jurisprudence islamique et les intérêts collectifs. Telles sont les conditions essentielles pour qu’une fatwa soit lancée si le texte traditionnel est absent. La connaissance des différentes interprétations des versets du Coran, la pédagogie évolutive de la sagesse coranique, la portée de chaque texte sacré, les sujets à propos desquels les savants de la communauté ont établi un consensus (Al-Ijmae). « Il est interdit en islam d’émettre une fatwa sans analogie du temps, ni de l’endroit, la fatwa est en effet une très lourde responsabilité », assure Al-Khodeiri. « Il faut suivre de près l’évolution dans la société.

Je dois dire qu’Averroès, à l’époque où il était juge de Cordoba au XIIe siècle, était pour le fonctionnement de l’esprit et le recours à l’analogie et à la logique dans toutes ses sentences prononcées. La conscience sociale doit jouer un grand rôle pour faire face à ce genre de recul et de régression dans tout ce qui concerne la vie sociale.

La majorité des fatwas émises à l’époque du prophète ne vont pas de pair avec nos jours ». Selon elle, la jurisprudence varie dans les situations exceptionnelles (famine, contrainte, guerre). « Je cite à titre d’exemple ce qu’a fait le deuxième calife, Omar, qui a arrêté la sanction contre le vol au moment de la famine ayant touché une grande partie de l’empire islamique à son époque, car les gens volaient pour manger et survivre ! ». Connaître l’environnement, c’est-à-dire le contexte social et politique, ainsi que l’impact des avis juridiques sur l’intérêt public et l’avenir de la communauté, est indispensable pour que la société accepte une fatwa. Les spécialistes qui travaillent dans le domaine de la jurisprudence islamique exigent un jugement dissuasif contre les cheikhs ou les présentateurs dans les chaînes satellitaires qui lancent des fatwas pour diviser la société .

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