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Christoph Peters : Il faut aider les extrémistes en leur épargnant les discours rigoristes

Amr Kamel Zoheiri, Mercredi, 04 mars 2015

L’écrivain allemand Christoph Peters est au Caire pour la première édition du festival littéraire. Son roman, d'une actualité brûlante, Une Chambre dans la maison de la guerre, traduit en arabe, est l’histoire d’un ancien délinquant converti au djihad et au terrorisme. Rencontre.

Christoph Peters

Al-ahram hebdo : Pourquoi avoir choisi l’Egypte, et Le Caire en particulier, pour votre roman sur le terrorisme islamiste des années 1990 ?
Christoph Peters : J’ai été fasciné par l’Egypte depuis mon plus jeune âge, et lors de ma première visite, je suis tombé amoureux du pays. Et je fais depuis des années des efforts pour apprendre l’arabe. J’ai également été attentif, depuis ma première visite il y a plus de vingt ans, et pour des raisons familiales, à la richesse architecturale, humaine et culturelle, comme cultuelle, de la ville et du pays. Dans son mode de vie et son quotidien ensoleillé, Le Caire, comme l’Egypte, avec les mosquées, les minarets installés depuis un millénaire, offrent ce sentiment de tranquillité, malgré les bruits et les embouteillages. La capitale égyptienne est vite devenue ma ville d’adoption. Pour cela, j’essaie autant que possible de passer chaque année du temps au Caire. L’Egypte propose une gamme de particularités qui la rend unique. Personnellement, je suis fasciné par les mosquées du Caire. J’y vais, tant que je peux. Et le soufisme à l’égyptienne occupe une grande importance dans ma vie. En étant au coeur du monde arabe et musulman, l’Egypte devient centrale dans tout phénomène qui concerne l’islam, comme les deux autres religions monothéistes. Alors je pense, à propos de la question de l’islamisme radical, au rôle à jouer pour réconforter l’image d’un islam mûr, structuré et paisible. Et par conséquent, comment l’Egypte peut sauver l’islam de cette fausse religion du terrorisme et de la barbarie aux pulsions animales plus qu’humaines.

Christoph Peters

— Et comment traduisez-vous cela dans la fiction ?
— Le roman se déroule sur fond de période agitée de l’histoire de l’Egypte avec une fréquence d’actes terroristes rendant le pays dangereux. Il s’agit d’un affrontement idéologique et générationnel entre, d’un côté, un jeune Allemand converti à l’islam pour l’amour d’une mystérieuse femme, vite tombé dans l’extrémisme puis arrêté au Caire et accusé de meurtres, de terrorisme et d’association de malfaiteurs. Et d’un autre côté, il y a le personnage d’un diplomate en poste au Caire, ancien étudiant de gauche de la génération de 1968 en Europe, et ce dossier ne le laisse pas indifférent. Il lui rappelle pas mal de souvenirs de cette période où les brigades rouges exerçaient le terrorisme sur les territoires allemands à cette époque de la guerre froide.

— Le roman se déroule dans les années 1990 et rappelle l’attentat de Louqsor en 1994. Aujourd’hui, ce sujet est d’une actualité inquiétante. Existe-t-il, selon vous en Occident, de plus en plus de candidats au supposé « djihad » ?
— Lors de ma première visite en Egypte, les sites touristiques étaient presque vides et l’Etat égyptien de Moubarak était en guerre ouverte contre les islamistes et les actes terroristes à répétition. Cela m’a inspiré et poussé à creuser la question. Certes, une grande partie de la réponse à cette question se trouve également en Occident. Malheureusement, on constate que les distances entre les mondes de la délinquance, la perte des repères et la radicalisation des extrémistes, dans le monde de la jeunesse d’aujourd’hui, se rapprochent de plus en plus. Et même si le nombre d’extrémistes occidentaux est insignifiant par rapport au pourcentage de la population, il se montre plus visible et plus dangereux. D’autant plus que les maux sociaux et économiques des sociétés occidentales, qui provoquent la perte de repères chez les jeunes, s’accentuent. Le discours du capitalisme a ruiné aujourd’hui l’intégrité des sociétés, a causé la décomposition familiale et a introduit la faillite des éthiques morales. Il ne donne plus de solutions au chômage et aux crises qui règnent. Par ailleurs, il faut aider ces extrémistes et même les sauver autant que possible, en leur épargnant les discours extrémistes qui usent de mauvaises interprétations religieuses à des fins presque mafieuses, répondant à l’instinct animal plus qu’humain. Beaucoup de ceux-ci sont déçus par les sociétés du XXIe siècle, et deviennent victimes de cette illusion d’optique pervertie par ceux qui prétendent l’offrir.

Christoph Peters

— Vous vous référez aux textes religieux dans votre roman et des versets du Coran sont cités à maintes reprises. Cherchez-vous à décomposer le discours terroriste dans votre roman ?
— L’anachronisme idéologique de ces mouvements trouve un certain terrain inoccupé dans cette utopie paradisiaque rêvée, pour un monde meilleur dans l’imaginaire d’une certaine jeunesse européenne. Cette utopie ne s’éloigne pas, sur une autre échelle, de celle de la gauche radicale ou communiste des années 1960-70. Dans ce roman, ce jeune radicalisé était ancien toxicomane et petit délinquant, et prétend trouver un déclic dans cet islam hâtif qu’il a cru comprendre. Donc, la distance entre ces deux mondes en perte de repères n’est pas si grande. Ce qui rend la question de plus en plus délicate et même des fois, malheureusement, incontrôlable. Parallèlement, ce n’est pas le soufisme qui tient les mosquées en Europe. Et des fois dans les différentes sociétés, le sens ou la connotation chez les différents groupes diffèrent. A titre d’exemple, le salafisme, en Europe ou en Egypte, n’a entièrement ni le même sens, ni les mêmes connotations. Alors il faut en débattre, en discuter et creuser pour proposer les bonnes réponses. Comme par exemple le fait de discuter la notion du « takfir », chez Ibn Taïmiya entre autres, et de représenter les différents avis qui le contredisent dans les sociétés à l’islam mûr. C’est au fond étudier les questions théologiques et la religion musulmane depuis son existence. A travers les nombreuses références et citations du Coran dans le roman, apparaît la question de la dé-contextualisation. Cela peut être utilisé pour changer complètement le sens des choses, comme cela peut faire dire au texte, ce qui n’était pas dit. Il faut donc ramener toutes ces questions sur le terrain des idées, des débats publics et des échanges interculturels, avec beaucoup de calme et de réfutations efficaces.

— Votre dernier livre parle de culture et de poésie japonaises. Le monde nippon est-il aussi l’une de vos fascinations ?
— Mon dernier livre raconte, en effet, une rencontre également spéciale entre deux mondes et deux cultures complètement différents. Sur fond d’humour et de gastronomie, le monde de l’artisanat et de la poésie nippons est articulé. C’est tout un art au Japon qui possède des traditions millénaires, fascinantes et éblouissantes comme l’Egypte.

Ghorfa Fi Dar Al-Harb (une chambre dans la maison de la guerre), traduit en arabe par Hebatallah Fathi, éditions du Centre national de la traduction, 2014. Estënass Al-Ghorba (le dépaysement apprivoisé), par un groupe de traducteurs, éditions Dar Sefsafa, 2015.

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