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Sous le soleil de la prison

Dina Kabil, Mardi, 28 octobre 2014

Omar Hazeq, « le poète d’Alexandrie », signe son deuxième roman derrière les barreaux. « Le premier romancier de la ville » plonge dans un monde fantastique et où le mot est un acte de résistance.

Sous le soleil de la prison

Pas de place pour le pathétique chez Omar Hazeq. Surnommé le poète d’Alexandrie, Hazeq n’écrit plus de vers à l’intérieur des geôles, comme il aurait pu le faire pour gagner la compassion des lecteurs. Il choisit plutôt la prose. Son dernier roman, Rowaei Al-Madina Al-Awal (le premier romancier de la ville), depuis sa cellule, nous plonge dans un univers fantastique, celui des morts. Une escapade, bien entendu, de notre monde réel lequel souvent dépasse le fantastique.

Le 2 décembre 2013, en pleine célébration de l’anniversaire du meurtre de Khaled Saïd (le jeune alexandrin battu à mort par des policiers), Hazeq a été arrêté pour avoir participé à une manifestation pacifique, en face du tribunal qui a innocenté les meurtriers. Hazeq a été condamné à deux ans de prison et d’une indemnité de 50000 L.E.

Entre son incarcération et son « rendez-vous avec la liberté », comme il l’appelle, Hazeq a publié un premier roman, La Oheb Hazihi Al-Madina (je n’aime pas cette ville), depuis la prison d’Al-Hadra, avant de publier Le premier romancier de la ville le mois dernier aux éditions Kotob Khan. Déjà Hazeq dit être en train d’achever son troisième roman, qu’il promet pour bientôt.

Décidément, la prison lui offrant une atmosphère propice à la création. « C’est la vie qui n’est jamais avare en jolies pièges », dit-il dans l’une de ses missives qu’il trafique à travers ses visiteurs. Prisonnier, Hazeq a décidé de faire entendre sa voix, d’exprimer son amour et son besoin de communiquer depuis sa cellule. Comme dans cette lettre, intitulée « Merci mes amis », qu’il a écrite suite à la confirmation de sa peine de prison le mois dernier. « Vous qui avez fait la queue pour me saluer à travers les barreaux, ou pour me faire signe de la main, dans les couloirs ou à l’entrée du tribunal, tandis que les soldats m’entraînaient par les mains ligotées, comme si les menottes étaient des ailes avec lesquelles je risquais de m’envoler. Je me souviens maintenant, grâce à vous, d’une phrase avec laquelle je concluais mes articles et que je mettais dans la bouche des jeunes révolutionnaires: Nous aimons cette belle patrie et voulons l’épurer ».

A l’extrême opposé de ce bas monde, Omar Hazeq dépeint dans un court récit de 65 pages, l’univers des morts. Décédé et enterré, le protagoniste et narrateur du roman troque sa famille et ses amis « terrestres » contre un groupe de jeunes qui le font sortir de sa tombe, pour les rejoindre dans leur monde nouveau. C’est un boucher victime d’un crime d’honneur, et qui ne tarde pas à découvrir ses talents d’écriture. Il s’agit d’un monde qui tantôt diffère complètement, tantôt se croise avec le monde « réel ». On y assiste à de scène d’élections, à des séances de danse du ventre exécutées par la danseuse de la « Cité des morts », et on a même droit à des prêches. On y retrouve le café et le narguilé, un chat qui symbolise le monde spirituel, des êtres familiers qui ne tardent pas à se transformer en esprits, … et des fantômes. Depuis son monde à lui, le protagoniste s’adresse aux « vivants » : « Vous ne nous manquez pas. Ne vous en faites pas. Je ne dis pas que nous ne vous aimons pas, mais on se moque des larmes que vous versez pour nous. (…) Vous êtes des gens que nous avons rencontrés, aimés un jour dans l’enfance lointaine, mais dont le souvenir s’est estompé sous l’effet du soleil de la mort ».

Rowaei Al-Madina Al-Awal (le premier romancier de la ville) de Omar Hazeq, Editions Kotob Khan, 2014.

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