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Camélia et ses doubles

Dina Kabil, Mercredi, 21 octobre 2020

Jeune écrivaine née à Tanta loin de la mégapole culturelle, Noura Nagui aborde, dans Attiyaf Camélia (les spectres de Camélia), la condition des femmes, loin des clichés.

Camélia et ses doubles

De nombreux critiques ont loué le succès du roman Attiyaf Camélia (les spectres de Camélia). Ils n’ont de cesse répéter les prouesses de Noura Nagui, jour­naliste et romancière, née en 1987 : une jeune femme dans la trentaine, qui signe un quatrième roman, assez profond, issu de son milieu provincial conservateur, étant originaire de la ville de Tanta (dans le Delta). De plus, elle adopte une vision féministe, plus ou moins audacieuse.

Pourtant, ces nombreux atouts semblent « avilissants », lorsqu’il s’agit d’évaluer une oeuvre littéraire. Car on risque de faire de l’écrivaine une victime ou une héroïne, abattue par la société oppressante, qui réussit à transcender les entraves socié­tales. Dans les deux cas, on est bien loin de traiter l’oeuvre en tant que telle, et on reste dans le « paratexte ». C’est-à-dire tout ce qui est en dehors de l’univers romanesque. Or, Noura Nagui maîtrise ses outils, bâtit une structure solide, sans jamais posséder la seule vérité. Elle donne les rênes de la narration aux différents personnages de son roman, comme pour nous rassurer que personne ne peut possé­der l’histoire toute complète, mais ce ne sont que des prises de vue multiples, qui s’enchevêtrent pour former une version de l’histoire.

Le roman s’ouvre sur une scène épous­touflante. Comme dans un rêve, tante Camélia se regarde dans un miroir ovale, au cadre doré, elle se peigne les cheveux. En robe blanche transparente, elle tient des ciseaux pour couper ses tresses. Elle pose un baiser sur la joue de sa nièce, puis se dissout dans le miroir au milieu de la lumière envoutante. La disparition de Camélia est vue de manières différentes, selon les multiples points de vue des per­sonnages. Sa nièce en fait une version poétique, qui relève plutôt de la magie, alors que cette disparition devient plus « réaliste », selon le point de vue mascu­lin, celui du mari, du père et du frère.

Ces derniers refusent la version mysti­fiante de la nièce et passent sous silence la disparition de Camélia, sa mort peut-être. On apprend tout le long du roman com­ment Camélia, « la plus belle fille de la ville », cette âme vivante, libre et gra­cieuse, est devenue une victime de l’amour. Elle a osé tomber amoureuse d’un artiste-peintre, marié et père de famille. Cet amour interdit a permis à sa famille de saboter sa vie, de l’humilier, de l’enfermer, de la marier avec le premier venu, pour faire taire le scandale. « Mon père a décidé de m’enfermer à la maison, j’ai été interdite d’aller à l’école où je travaille, pourtant j’ai tant souffert pour m’y faire embaucher. Il m’a empêché de partir au Caire pour assister aux réunions de rédaction de la revue où j’écrivais, de recevoir des coups de fil. Mon appareil photo et mes papiers personnels ont été confisqués. On me permettait juste de regarder le ciel, depuis mon balcon exigu, donnant sur la rue arrière », raconte le personnage principal du roman.

L’écrivaine, qui a été finaliste au prix littéraire Sawiris 2018, donne ensuite l’occasion à chaque membre de la famille de donner sa version de l’histoire. L’on se rend compte que chacun d’entre eux, en pensant remédier au problème et aux aber­rations de la jeune femme amoureuse, culpabilisait d’avoir exercé une pression sur elle.

Camélia et ses doubles

La petite Camélia, sa nièce, on dirait que le baiser que sa tante a posé sur sa joue avant de disparaître l’a ensorcelée. Le spectre de la tante va veiller sur la petite et la guider dans la vie. Le journal de tante Camélia tombe entre les mains de l’enfant ; elle y voit son sort et essaie d’éviter le destin obscur de sa parente. Cette dernière s’adressait à son bien-aimé, pendant des années et des années. Elle lui dévoile ses sentiments, même si cet ex a poursuivi le cours normal de sa vie ; elle essaie à travers son journal intime de résister à l’oubli.

Sous la férule du père

Il est vrai que Camélia a toujours souf­fert du pouvoir patriarcal, mais elle ne s’apitoyait pas sur son sort. Disons qu’elle n’accuse ni le père, ni l’amant d’avoir gâché sa vie. S’adressant à son amoureux dans son journal, elle avoue : « J’ai essayé de te haïr mais je n’ai pas pu. Je me disais que tu es retourné à ta vie normale sans soucis, tandis que moi, je me suis coincée dans une vie qui n’est pas la mienne. Mais tout de même, je me souviens des moments que nous avons partagés, et ressens de la gratitude d’avoir vécu un grand amour si sublime ».

Quant au rapport avec le père, on remarque combien l’écrivaine se place bien loin des images stéréotypées du concept féministe, se dressant fermement contre le pouvoir patriarcal. Même si tous les détails du roman affirment combien elle a été victime de l’oppression socié­tale, Camélia, comme beaucoup de ses semblables, ne se sent pas victime. Elle n’éprouve aucune rancune à l’égard du père/oppresseur, qui l’affligeait par des torrents de gifles, bien au contraire, elle l’aime et a pitié de lui.

A la fin du roman et dû à la narration « démocrate » où se multiplient les voix et les points de vue, l’on se rend compte que les spectres de Camélia se reprodui­sent à l’infini. Ils touchent également de nombreuses femmes dont on a entendu parler de la disparition réelle, provoquée par les pressions qu’exerce la société.

Attiyaf Camélia (les spectres de Camélia), de Noura Nagui, aux éditions Al-Shorouk, 2019, 121 pages.

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