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La mort au quotidien

Samar Al-Gamal, Lundi, 16 avril 2018

Dans son nouveau roman, l'auteur Naël Al-Toukhy raconte l'histoire de Houriya, héroïne évoluant entre réalité et fantaisie, et de sa famille, ses maris et ses amants, pendant la révolution de 2011.

La mort au quotidien

Al-khoroug min Al-Ballaa (sortir de l’évier des égouts) est un récit fantaisiste intimement lié à la réalité. Un mélange de rêves, d’illusions et d’événements réels qui se déroulent surtout de fin 2010 à 2013. La vie de Houriya change subitement de cours alors que les rues d’une Egypte bouillante se préparent à enfanter une révolution. Elle expérimente « la sortie de l’évier des égouts », égouts d’une vie tragique et à la fois réaliste qui se transforme en un monde presque irréaliste alors qu’elle cherche à briser sa solitude, toujours avec les manifestations en arrière-fond et « le microbe », qui annonce le début d’un rhume, mais aussi le début du long roman de 454 pages de Naël Al-Toukhy, paru aux éditions Al-Karma.

Veuve et mère de Mahmoud, un garçon de 6 ans, Houriya est au début de la quarantaine. Elle a commencé à enseigner les maths dans un lycée après le suicide de son mari Sobhi et c’est dans cette école qu’elle rencontre Kamal, père de Haïssam, auquel elle donne des cours particuliers. Elle tombe amoureuse du père, ils se marient, et deux jours après les noces, le nouveau mari tue Mahmoud avant de se suicider. Cet événement, aussi dramatique qu’il soit, ne semble pas suffisant pour justifier les événements ultérieurs. La mort, ou plutôt le meurtre, est inséparable du roman. On dirait que l’auteur a voulu rendre l’ambiance de mort absurde qui a accompagné le déclenchement de la révolution de 2011, mais il le fait à sa manière fantaisiste et, parfois, ridicule, arrachant à la mort son auréole sacrée. Houriya croit en sa capacité surnaturelle de tuer ceux qui lui font du mal. C’est elle qui les tue, croit-elle. La révolution de janvier a alors commencé et Houriya, habillée en noir, va dormir dans la rue non loin de la place Tahrir pendant deux semaines. Ainsi s’enchaîne sa vie, comme une série de contes séparés et liés à la fois, brisant les tabous et les constantes d’une société qui se veut conservatrice. Elle n’a qu’une seule amie, une collègue enseignante de dessin, Hend, une homosexuelle et activiste, avec laquelle Houriya va vivre jusqu’à sa mort, tuée par balle dans les événements de Mohamed Mahmoud. Sa belle-mère meurt elle aussi, juste après une dispute avec elle.

Plus tard, c’est au tour de Haïssam, le fils de Kamal, qu’elle avait prévu de tuer. Il tombe raide mort, touché d’une balle dans la tête près de Tahrir. Elle en est témoin. Ensuite, sa nouvelle voisine, une vieille dame, mère d’un martyr. Et Hussein, son premier amour, n’échappe pas à la règle.

Mahmoud, son fils, ou plutôt l’esprit de son fils, l’accompagne dans son quotidien des âmes brisées, dévoilant toutes les fantaisies possibles. Le roman s’achève par un crime qu’elle commet réellement cette fois-ci, non pas seulement dans sa tête ou dans ses rêves : Houriya tire sur Atef, frère de son dernier époux Kamal, avec lequel elle a eu une relation de quelques mois. Dès les premières pages du roman, on sait qu’elle est en prison, mais ce n’est qu’à la fin qu’on apprend qu’elle raconte l’histoire de sa vie aux prisonnières. Elle voudrait qu’on répète son histoire, qu’on ne cesse de la raconter.

Un langage cru

La voix de l’auteur narrateur se mêle à la sienne pour raconter tous les deux l’histoire. Parfois dans la même phrase. Des détails que l’auteur raconte en utilisant des fois le vocabulaire le plus vulgaire et où se croisent l’arabe classique et le dialecte égyptien. Cet emploi de mots crus est, dit-on, une caractéristique chez une nouvelle génération d’écrivains qui refusent l’écriture littéraire grandiloquente et optent pour le langage des jeunes dans leur quotidien des rues de la ville. « Qu’il soit cru, vulgaire, fait d’insultes, peu importe, mais c’est le plus sincère et plus proche de notre réalité », disent-ils en défendant leur écriture postmoderne. Côtoyant les manifestants, tantôt par réelle volonté, tantôt par pure coïncidence, notre héroïne ne cache pas son dédain pour la révolution, ensuite pour les activistes, puis les islamistes. « En bref, la politique m’a tirée de mon petit chagrin et m’a plongée dans un autre, plus grand. Cette technique m’a convenu. Dites ce que vous voulez de la révolution. C’était certainement une spirale, et cette spirale était ce qui me manquait cruellement. C’est mon seul avantage de la révolution. Sinon rien » (p. 111).

Au début, Houriya est présentée comme une femme émotionnelle, à la recherche de l’amour et d’un père pour son fils. Apparemment, rien ne laissait prévoir les développements. Fille d’un militaire, née dans une famille de la classe moyenne, musulmane croyante, qui va prier à la mosquée de Sayeda Zeinab, elle multiplie les relations sexuelles, d’abord Hussein, puis Kamal et encore son frère Atef avant de se laisser faire sur Tahrir avec un passant ou encore à Moqqatam avec un policier dans la rue. Et il y a aussi une relation avec son amie Hend.

Naël Al-Toukhy semble une fois de plus fidèle à lui-même, car après Les Femmes de Karantine (édition Merit 2013, et Actes Sud 2017), il continue à désacraliser le mythe. A plonger dans le réel pour en faire sa propre histoire, faite d’humour et de fantastique, qui côtoie merveilleusement bien le réel. Mais en filigrane, nous vivons pourtant des moments très véridiques relatifs à la révolution de janvier 2011.

Al-Khoroug min Al-Ballaa, de Naël Al-Toukhy, éditions Al-Karma, Le Caire 2018.

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