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Un film déchu de sa nationalité

Mohamad Atef, Lundi, 15 septembre 2014

La 30e édition du Festival du film d’Alexandrie s’est tenue sur fond de crise en raison du contexte politique au Moyen-Orient. Elle a été marquée par une vive polémique autour du film Villa Toma, de la Palestinienne Souha Arraf. Une Arabe de 1948 qui a fait couler beaucoup d’encre. Bilan.

Un film déchu de sa nationalité
Villa Toma, le drame des trois soeurs.

Trois soeurs qui appartiennent à l’ancienne aristocratie mènent une vie monotone à Ramallah, cloîtrées entre les murs d’une vieille bâtisse. C’est l’aînée, Juliette, qui dicte les règles régissant la maison. Interprétée par Nesreen Faour, c’est une vraie fanatique sur le plan religieux aussi bien qu'au niveau social.

Le silence devient alors un rite quotidien que pratiquent les trois soeurs, derrière lequel se cache la détresse de chacune d’elles, notamment lorsqu’il s’agit d’amour et de mariage. Et ce, jusqu’à l’arrivée subite de leur nièce (la comédienne Maria Zreik), cette adolescente qui vient de terminer sa scolarisation et laquelle va bouleverser leur existence.

Dès les premiers jours, cette jeune, au prénom de Badi, bafoue toutes les règles. Elle les défie et finit par tomber enceinte, sans mariage, ensuite meurt pendant l’accouchement.

Villa Toma repose sur une histoire simple et traditionnelle qui n’est pas sans rappeler le roman d’Anton Tchekov Les Trois soeurs, ou encore le film égyptien Femmes sans hommes réalisé en 1953 par Youssef Chahine.

Mais ce qui caractérise Villa Toma est la narration poétique de son auteure et réalisatrice palestinienne Souha Arraf. Cette dernière a réussi à donner un sens à l’isolement de l’ancienne demeure où se déroulent les événements et à la schizophrénie de Juliette. Dès la première scène, on s’aperçoit que les trois soeurs vivent enfermées dans le passé, pendant la période précédant la défaite de 1967. Puis, en les voyant sortir de la maison, en direction de l’église, le spectateur se rend compte que les événements se passent dans les temps présents. Car, sur le chemin, tout le monde les regarde comme des drôles d’oiseaux, avec leur tenue étrange, tout à fait dépassée. Même chose concernant leur maison.

La schizophrénie de Juliette s’annonce clairement quand elle va, la nuit, à la recherche de quelque chose à manger dans le réfrigérateur, ne respectant guère les horaires fixes des repas imposés à ces soeurs. A travers d’autres scènes, elle tente d’étouffer son affection, sa fragilité même, notamment en embrassant sa tante furtivement ou en écoutant une musique qu’elle aime.

La comédienne palestinienne Nesrine Faour a incarné avec brio le rôle complexe de ce personnage. Elle a réussi à s’infiltrer dans son monde très enchevêtré.

Quant au personnage de Badia, c’est celui qui évolue le moins tout au long du film, mais elle constitue cependant la clé de voûte permettant de mieux cerner l’évolution des autres personnages. Sans Badia, l’aspect humain de la personnalité de Juliette n’aurait jamais émergé.

Malgré la surdose de mélodrame, il y a eu aussi des moments de comédie, se jouant des paradoxes : le contraste entre le rigorisme de Juliette et le progrès de tout ce qui l’entoure, etc. L’éclairage fascinant et l’agencement discret des scènes ont vivement contribué à enrichir l’esthétisme visuel, l’une des caractéristiques de cette fiction.

Question d’identité

Rares sont les oeuvres qui abordent la bourgeoisie chrétienne en Palestine avant la guerre de 1967 ainsi que sa souffrance, afin de préserver ses trois identités (aristocrate, arabe, chrétienne). Pour ce, Villa Toma revêt une importance particulière. Il est un peu le porte-drapeau de la lutte identitaire d’une classe palestinienne, notamment les Arabes de 1948. Et c’est ce qui a d’ailleurs fait la réputation internationale de sa réalisatrice, Souha Arraf, qui appartient elle-même à cette dernière catégorie.

Son scénario précédent, Les Citronniers, produit en 2008, a été réalisé par l’Israélien Eran Riklis, nominé de plusieurs prix mondiaux. Et actuellement, Villa Toma fait le tour des festivals internationaux, comme celui de Venise ou de Toronto.

Cependant, Arraf est largement critiquée dans le monde arabe à cause du financement israélien de ses films. D’où la récente tempête qui a suivi l’annonce de la projection du film, en compétition officielle, durant le Festival d’Alexandrie. Pire, à la dernière minute, sa projection a été annulée.

Pour éviter ce genre de situation, la réalisatrice a essayé d’occulter toutes les traces du financement israélien, déclarant son film « sans nationalité ».

La crise suscitée par Villa Toma nous rappelle, en fait, d’autres cas similaires de films qui ont connu des controverses, comme les films de Rachid Masharawi, Elia Sulieman ou Hani Abu Assad. Ces réalisateurs palestiniens de renom se sont vus accusés auparavant de vouloir plaire aux goûts occidentaux ou de flirter avec les tendances des festivals, en présentant une image tronquée de la réalité palestinienne.

Paradoxalement, ceux qui tirent sur Souha Arraf et ses confrères reconnaissent souvent la valeur esthétique et artistique de leurs oeuvres ainsi que leur fidélité jurée à la cause de leur peuple. La politique a ses diktats qui prennent parfois le dessus sur l’art.

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