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Nadine Sauneron n'est plus

Denise Ammoun, Lundi, 28 avril 2014

Le nom de Nadine Sauneron aura toujours sa place dans la vie culturelle égyptienne. Avec une énergie inépuisable, doublée d’une conviction profonde dans les valeurs égyptiennes, elle a su servir la France et l’Egypte.

Nadine Sauneron n

Le jeudi 10 avril, Nadine Sauneron s’est éteinte à Paris des suites d’une maladie vécue avec beaucoup de courage. Elle n’aura pas revu cette Egypte qu’elle aimait pour de nombreuses raisons. Elle est née à Ismaïliya, dans la terre des pharaons, puis étudiante à l’Ecole française de droit du Caire, elle a rencontré Serge Sauneron qui allait devenir son mari. C’était à l’époque un jeune égyptologue, pensionnaire à l’Institut français d’archéologie orientale.

A l’époque, Nadine est toute jeune, belle, gaie et dynamique. Elle ne se résout pas à vivre parfois loin de son mari, plongé dans des recherches archéologiques loin du Caire, et décide de l’accompagner. Mais elle ne veut pas peser sur sa vie et s’improvise, suivant les circonstances archiviste, photographe, et même ethnologue, « en particulier à Esna (à 60 km de Louqsor), lorsqu’il a entrepris l’étude du temple situé au milieu du village, mais enfoui dans une sorte de fosse profonde de 9 mètres ».

Pendant que Serge Sauneron fait revivre les textes inscrits dans le temple, et la pensée religieuse des Egyptiens d’autrefois, son épouse se promène parfois dans le village pour mieux comprendre les Egyptiens d’aujourd’hui. Elle découvre une population accueillante et hospitalière. Les villageois, en particulier les tisserands, l’invitent à rentrer chez eux prendre un thé ou un café.

Dans cette quête de l’Egypte moderne, deux ouvrages ne quittent pas Nadine Sauneron : Le Journal d’un substitut de campagne de Tewfiq Al-Hakim, et Les Fellahs d’Egypte du père Henri Ayrout.

Au cours des années 1968 et 69, Serge Sauneron entreprend la traduction et l’édition d’ouvrages des voyageurs anciens ayant séjourné en Egypte pour diverses raisons. Il confie à son épouse la traduction des récits de voyageurs italiens des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Une tâche difficile qu’elle entreprendra avec l’aide de Carla Burri, directrice de l’Institut culturel italien. Déchiffrer des calligraphies est parfois aussi difficile que de comprendre les hiéroglyphes, mais les deux traductrices réussiront leur mission, et les livres sont publiés.

Pendant cet exercice linguistique, Serge Sauneron, désormais un très célèbre égyptologue, est nommé directeur de l’IFAO en 1969. Nadine saura le seconder et assurer avec succès la partie sociale de cette fonction.

Le destin réserve parfois de tragiques moments. Le 3 juin 1976, Serge Sauneron et son fils Jean-François sont tués dans un accident de voiture sur la route d’Alexandrie. Son épouse, qui se trouvait à Paris, regagne immédiatement Le Caire avec sa fille aînée Dominique.

Une année difficile passée à Paris, puis Nadine Sauneron ne résiste pas à l’appel de l’Egypte. Ses amis l’entourent, et une opportunité se présente au Service culturel français, alors dirigé par Rémi Leveau. Elle occupe la fonction d’attachée culturelle adjointe. Elle a trouvé sa véritable vocation.

Fonctionnaire de l’Etat français, Nadine met son extraordinaire énergie, son enthousiasme inaltérable et un carnet d’adresses exceptionnel au service de sa nouvelle fonction. En 1982, une nouvelle aventure commence avec Denis Louche, alors attaché culturel, celle des « fiches-navettes ». Il s’agit d’échanges culturels traitant de sujets passionnants dans les domaines les plus variés : arts plastiques, théâtre, cinéma …

Très vite, les milieux culturels égyptiens se familiarisent avec cette dame au sourire accueillant qui les reçoit, écoute attentivement l’exposé de leurs projets, prend des notes, prépare un dossier et promet de faire suivre. En cas de réponse positive, Nadine Sauneron est aussi heureuse que le peintre ou le metteur en scène.

J’ai fait sa connaissance dans ce contexte. Journaliste au Liban depuis plusieurs années, j’ai dû gagner Le Caire pour des raisons familiales. Grâce à des amis qui avaient suivi ma carrière à Beyrouth, je suis devenue la correspondante du journal La Croix. Un matin, le chef du Service culturel me demande une grande interview de Youssef Chahine qui préparait « Adieu Bonaparte ».

Je n’avais pas encore beaucoup de relations au Caire. Une amie me conseille de m’adresser à Nadine Sauneron, et me fixe un rendez-vous. L’attachée culturelle adjointe me reçoit avec affabilité, et me donne le numéro de téléphone privé du célèbre metteur en scène : « Vous pouvez lui téléphoner de ma part ». J’appelle le lendemain, et Chahine me répond : « Oui, Mme Sauneron m’a parlé de vous. Venez cet après-midi ».

C’était le style de Nadine Sauneron, et le début d’une grande amitié.

Irène Bourse, attachée culturelle de 1996 à 2000, fera la même expérience. « Elle a été pour moi un guide, un soutien, m’ouvrant les portes de toutes les personnalités du monde de la culture au Caire. C’était Madame Sauneron. Il suffisait qu’elle décroche son téléphone, et nous avions dans la journée, sinon dans l’heure, rendez-vous avec les plus hautes autorités. Mais au-delà, elle m’a donné avec générosité les clefs d’une société que je découvrais, m’évitant jugements hâtifs et faux pas ».

Chaque année, au mois de juillet, Nadine Sauneron se rendait à Paris pour retrouver sa fille Dominique, et ses petites-filles Nadia et Alya qu’elle adorait. Ses amis ont dit avec affection : « Bon voyage, à bientôt ». Nous n’avions pas senti qu’il fallait dire « Adieu ».

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