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Tisser la mélancolie ou la joie

Lamiaa Alsadaty , Vendredi, 09 juin 2023

Deux expositions ont lieu jusqu’au 20 juillet à la galerie Ubuntu à Zamalek, What Shall We Do With This Moment That We Are In ? (que devrions-nous faire à ce moment précis ?) et Miniatures, qui retracent des univers différents. Tour d’horizon.

Tisser la mélancolie ou la joie
Nada Mobarak : Un regard sur un avenir incertain.

What shall We Do With This Moment That We Are In ? (que devrions-nous faire en ce moment précis ?). C’est la question que tout le monde se pose dernièrement, y compris l’artiste-peintre Nada Mobarak. « La question me hantait pendant tout le travail sur ces toiles. Une fois terminées, j’ai trouvé que mes émotions de mélancolie, d’inquiétude et de tristesse s’y sont infiltrées », dit-elle.

A travers ses représentations expressives de la figure humaine, Nada Mobarak examine les mécanismes formels du médium de la peinture et révèle des dimensions politiques et psychologiques dans ses oeuvres, qui se concentrent sur des personnages appartenant à une époque et un endroit non identifiés. « Cette série a commencé par les peintures de Mahmoud le portier, un Nubien dont la présence véhicule des sentiments de sûreté et de sécurité. En outre, mes nombreux voyages à Assouan m’ont beaucoup inspirée au niveau des autres personnages en question ».

Ses 15 tableaux, de grand format, révèlent la richesse du modèle à travers ses gestes et ses émotions. S’appuyer, s’accouder, s’adosser sont des positions qui se déclinent de manières différentes, en fonction du genre de la personne qui inspire l’artiste. Des gestes détendus et des postures variées, des figures qui reposent habituellement devant des fonds ambigus, flottant à l’intérieur de teintes monochromatiques pour créer un sentiment de calme, de lourdeur, voire de mélancolie et de froideur.


Le vélo de Sayeda Khalil, symbole de jeunesse et de joie.

Dans les toiles dépeignant le concierge, une variété du langage est illustrée. Lorsqu’il pose la main sur le cou, on détecte la polysémie d’un geste probablement usuel ; on tient compte de l’ensemble du corps. C’est un acte d’auto-désignation, il permet de renforcer l’appartenance du modèle en question à un groupe socioculturel bien déterminé, mais aussi de manifester l’émotion d’inquiétude et de perplexité.

En outre, dans la peinture où le concierge a les jambes croisées, il s’agit d’un parallélisme entre les épaules et les jambes qui, avec l’expression faciale, fait tout le charme du tableau, dégageant une certaine mélancolie. Celle-ci est accentuée par la présence de la fleur de l’oiseau du paradis, riche en symboles. L’un des plus évidents est que la fleur représente l’idée du paradis sur Terre. Elle peut également représenter la liberté et la capacité de voyager librement, ce qui est logique, étant donné la forte ressemblance de la fleur avec un oiseau en vol. Or, sa présence horizontale va à contresens.

On s’ennuie pas mal

Dans la même lignée s’inscrivent toutes les peintures de Nada Mobarak qui a décidé de quitter son travail dans le domaine du développement, étant diplômée en sciences politiques, pour se donner entièrement à la peinture. Des soldats dont le visage est couvert d’une casquette, un enfant dont le regard est projeté vers un horizon non identifié, toutes les oeuvres exposées partagent un dénominateur commun : une lourdeur véhiculant une mélancolie partagée et par la peintre et par ses personnages et par le public. « C’est un état d’âme commun ces jours-ci », fait souligner Mobarak.


Le concierge communique un sentiment de mélancolie.

L’ennui est ressenti par l’usage des arrière-plans flous, où le lieu n’est pas identifié. Les couleurs utilisées varient entre les nuances de gris et de beige, ajoutant de la lourdeur aux scènes qu’offrent les tableaux.

L’artiste apporte, à la représentation de ses sujets, des expressions faciales contemplatives et des gestes détendus. Ceux-ci constituent des marqueurs sociaux à replacer dans leur environnement. Elle a réussi à faire des différentes postures de l’humeur des personnages un lien indéniable avec le public.

Miniatures à petits prix !

Au rez-de-chaussée de la galerie, on a un accès privilégié à des mondes parfois loufoques, enchanteurs, féeriques, mais aussi inquiétants. Voici les univers créés par l’exposition Miniatures. A une échelle réduite, les 40 artistes participants explorent différents médiums pour nous transporter dans un environnement poétique, sous un angle inattendu, où la minutie est de mise. D’ailleurs, ce qui est à saluer dans cette exposition, c’est la volonté de deux professeurs à la faculté de pédagogie artistique d’encourager des jeunes talents dont l’âge varie entre 19 et 25 ans à y prendre part, après l’approbation d’Ahmed El-Dabae, le propriétaire de la galerie Ubuntu.


Six peintures de Nour Hussein dans le style BD.

« Ce que nous faisons est influencé par la période dans laquelle nous vivons. L’idée d’organiser une exposition de miniatures était à l’origine celle de Sabah Naïm, maître de conférences à la faculté de pédagogie artistique. Et ce, afin d’encourager les jeunes à produire de l’art en réduisant les prix des matériaux employés », explique Sayeda Khalil, MCF à la faculté de pédagogie artistique, qui prend part à l’exposition avec la sculpture d’un vélo orné de fleurs rouges transmettant des sensations de beauté, de frivolité, et surtout de fraîcheur.

« Après 30 ans de travail dans le domaine de la sculpture, j’ai dû changer de matériel. J’opte aujourd’hui pour le fer au lieu du cuivre dont le coût est assez élevé. L’essentiel est que le matériel choisi devient apte à communiquer l’idée », ajoute-t-elle.

Des sensations aussi bien variées que contrastées se dégagent de l’oeuvre de Sabah Naïm où du lin, de la soie, du velours et de la toile à sac sont transformés en fils à tricoter. « La texture et les couleurs deviennent un langage transmettant des émotions différentes : inquiétude, joie, peur, etc. », souligne Naïm, dont l’oeuvre abstraite semble un reflet et une réflexion psychologique. « Travailler dans la limite d’un petit espace est un challenge, puisque cela exige une intensification de l’idée, mais il ne faut pas oublier que le côté économique est imposant aussi », affirme-t-elle.


La texture et les couleurs caractérisent l’oeuvre de Sabah Naïm.

Les oeuvres des deux enseignantes universitaires sont modestement placées à côté de la porte d’entrée de la galerie pour céder le centre des locaux aux oeuvres des étudiants. « Nous avons cherché à ouvrir la porte aux jeunes pour qu’ils se lancent dans le monde des expositions et qu’ils aient le courage de s’exprimer de manière à la fois libre et originale », ajoute Naïm.

Parmi ces jeunes figure Nour Hussein, étudiante en dernière année, qui participe avec 6 peintures représentant un chantier de construction. En acrylique de couleurs vives, chaque peinture retrace une scène et correspond au style BD. « J’ai misé sur ma mémoire visuelle : je vis dans le quartier de Qattamiya où les rues se sont transformées en chantiers. Et à force de voir les camions et les tracteurs, j’en suis tombé amoureuse, à tel point que j’ai commencé à les regarder différemment ! », explique Nour sur un ton humoristique très bien explicité dans ses oeuvres où le cadre et les couleurs sont en harmonie totale.

Jusqu’au 20 juillet à la galerie Ubuntu, 20 rue Hassan Sabri, Zamalek. Tous les jours de 11h à 20h, sauf les vendredis. Tél. : 01002792223

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