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Entre ciel et terre

Névine Lameï, Lundi, 27 mars 2023

Une madrasa historique de la cité des morts accueille la nouvelle exposition de la plasticienne libanaise Rana Chalabi, intitulée Pas de deux céleste. Focus.

Entre ciel et terre
Aspects multiples de la spiritualité. (Photo  : Ahmad Aref)

La madrasa du sultan Qaïtbay ou MASQ, localisée au cimetière nord, dans le Vieux Caire, accueille actuellement l’exposition Pas de deux céleste, de la plasticienne Rana Chalabi, qui vit entre Le Caire et Amsterdam. Considérée comme l’un des plus parfaits exemples du style mamelouk, par la qualité de sa décoration architecturale harmonieuse, la madrasa offre un cadre merveilleux pour une vingtaine de dessins sur toile, au crayon et au fusain. Et ce, outre les 24 installations sculpturales modernes, en 3D, représentant des corps humains, d’hommes et de femmes, lesquels survolent les deux salles spacieuses de l’édifice ancien. Ils sont souvent en couple et en mouvement constant. Car les 24 installations en maille métallique ou en acier galvanisé sont munies de servomoteurs électriques, leur permettant de bouger en l’air, étant accrochées au plafond. Elles ressemblent à des corps célestes sous l’effet de la musique mise en boucle.

Tout un système multimédia permet de projeter en vidéo la partition en mi mineur de Porz Goret, jouée par le pianiste français Yann Tiersen. Seul le bruit du vent accompagne le son du piano, comme pour mieux nous emporter vers un ailleurs. La musique mélancolique, à la magnifique mélodie, a le pouvoir de mettre les visiteurs dans un état d’extase. C’est transparent, pur et limpide !

Les personnages de Rana Chalabi meuvent délicatement à deux, effectuant une sorte de danse aérienne, où tout est en harmonie. Toutes les dualités sont ainsi alliées : l’irrationnel, l’imaginaire, le charnel, le spirituel, le mystique, le sentimental …


Des personnages en acier pivotent dans l’air. (Photo  : Ahmad Aref)

La plasticienne elle-même a toujours suivi des voies ésotériques. Elle était réputée pour ses soufis en extase, ses derviches tourneurs en pleine méditation. Cette fois-ci, dans Pas de deux céleste, elle poursuit son trajet différemment, à travers ses installations contemporaines, allant de pair avec l’esprit du Ramadan. Celles-ci sont mises en relief par la beauté du lieu historique qui nous invite à la sérénité. «  Le mouvement me fascine, c’est un acte de puissance. Il constitue pour l’homme l’expérience la plus fondamentale, étant très lié à son rapport au monde. Les corps pesants (êtres naturels) tombent comme une pierre, tandis que les corps légers (êtres divins) s’élèvent comme le feu. Le mouvement c’est la vie, et moi, je veux que les gens ressentent ce mouvement», dit-elle. Attachés au plafond par des fils, les personnages de Rana Chalabi, en acier galvanisé, portent des tutus ou des pantalons, selon le cas. Femmes et hommes sont libres, suspendus dans l’air. Ils pivotent, sont tout le temps en couple, bougent de gauche à droite, suivant un tempo, tantôt lent, tantôt rapide.


L’artiste expose 24 installations sculpturales. (Photo  : Ahmad Aref)

Chalabi tente de créer l’action, parce que l’action crée le mouvement, et le mouvement entraîne les individus dans des cercles en continu. Les 24 installations sculpturales virevoltantes sont finement pailletées en couleurs multiples. Ces paillettes représentent aux yeux de l’artiste la joie du coeur, celle qui émane du divin, de l’amour spirituel. La plasticienne explique : « Les danseurs de l’exposition Pas de deux céleste incarnent les principes féminins et masculins de l’univers. Installés dans une chambre noire, les paillettes qui garnissent leurs corps scintillent grâce à l’effet de trois projecteurs. Les personnages sont tels des étoiles ou des anges… Ils dégagent de la beauté, de la sainteté. Dieu est beau; il aime la beauté. Les paillettes reflètent la lumière intérieure de tout un chacun. Une lumière dont le moteur est la danse qui nous aide à atteindre l’harmonie et l’équilibre». Et d’ajouter : « Chacun de nous doit retrouver sa lumière intérieure, on doit savoir comment pailleter sa vie. Dansons tous, brillons et virevoltons».

Au-delà de tout

La deuxième salle de la madrasa historique accueille trois plaques métalliques minces de couleur noire, sous la forme de silhouettes humaines, homme-femme, musiciens et danseuses. Plusieurs dessins, au crayon et au fusain, montrant des couples, sans trop de chichis ni d’agitations.


Des couples dessinés au crayon et au fusain. (Photo  : Ahmad Aref)

Chalabi, disciple du grand architecte égyptien Hassan Fathi, part de son expérience et de ses compétences en architecture à la recherche de la pureté et à la simplification, en ayant recours à des formes géométriques. Ayant un diplôme en architecture et en art, en 1981, de l’Université américaine de Beyrouth, elle a toujours nourri un rapport très particulier à l’abstraction. Des carrés, des rectangles, des triangles et des cercles entrent en interaction avec les personnages de l’artiste, souvent en duo et disposés en aplat.

Le cercle représente la perfection aux yeux de Chalabi, notamment de par sa symétrie. C’est l’une des premières formes tracées par les êtres humains; il n’a ni commencement ni fin, ce qui en fait un symbole universel d’éternité, de perfection, de divinité, d’infinité et de beauté.

A MASQ, jusqu’au 31 mars. Darb Al-Sakiya, cité des morts, face au Parc d’Al-Azhar, Vieux Caire.

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