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Entre héritage patrimonial et modernité

Névine Lameï, Lundi, 22 juin 2020

Organisée à la galerie SafarKhan, l’exposition Bloom développe des idées créatrices et originales qui puisent leur inspiration dans le riche héritage culturel égyptien.

Entre héritage patrimonial et modernité
Canal de Suez, de Alaa Awad.

La galerie SafarKhan défie les moments difficiles de la stagnation artistique due au Covid-19, et organise dans ses locaux, à Zamalek, tout au long de la saison estivale, une exposition collective intitulée Bloom (florai­son). Avec ce retour en force, la galerie présente une trentaine d’oeuvres de qualité créatives et ori­ginales de 28 artistes égyptiens émergents, inspirées d’une Egypte matriarcale, mariant tout un héritage culturel égyptien (pharaonique, populaire, patrimonial…) au contemporain, au conceptuel, capable de procurer une sensation. C’est la manière des 28 artistes par­ticipants à penser la période d’après-crise.

« A la différence des styles et des techniques, exécutés avec grande perfection et minutie, j’ai choisi le titre Bloom, pour communiquer une certaine éclosion artistique de diver­sité, digne d’être exhibée, à tous les passionnés de l’art. Avec Bloom et son dicton Le demain nous appar­tient, suite à des mois de suspension, dus à une épidémie ayant affecté le monde entier, SafarKhan garantit à ses visiteurs un retour au travail sûr et sain, après avoir pris des mesures de prévention appropriées », assure Mona Said, propriétaire de la galerie SafarKhan.

Calligraphie arabe et pointillisme est la technique picturale brillam­ment travaillée par Ibrahim Khattab. Sous l’effet de petites taches, rondes et juxtaposées, donnant l’impression de goûtes d’eau, de bulles d’air, de poissons, de feux, de sables ou de tempêtes en rage…Khattab peint au centre de la toile deux protagonistes à posture pharaonique. Ces derniers font une offrande. Le premier tient un flambeau en main, alors que son accompagnateur porte un masque. Tous deux vivent des moments de résistance et de victoire dans un temps qui s’écoule, mais qui demeure éternel dans la mémoire des Egyptiens.

Scène d’offrande. Mais aussi, scène de récolte ou d’attente d’un sauveur. Ce qui est clair dans Canal de Suez, de Alaa Awad, animée par une grande foule. Reines pharaons, des paysans agriculteurs, nomades sahariens, en tenue orientale…Tous sont peints en miniature, dans un large paysage désertique, incrusté de chevaux et de chameaux, en construction sociale en voie de déve­loppement.

Parler d’identité égyptienne dans un art contemporain, de mise en scène très innovatrice et concep­tuelle, c’est ce qui marque les deux sculptures en gypse Prière et Fleurs, de Maged Mekhail, teintées d’orne­mentions populaires, de motifs ruraux et d’oxydes aux couleurs variées. Voici des couronnes vertes, symboles de la Basse-Terre, asso­ciées au dieu Horus. Des lotus bleus qui relèvent du sacré. Des protago­nistes mâles au dos bien droit et aux pieds fermement posés au sol qui prennent une forme absurde. Et ce, à la manière de s’asseoir des pharaons. L’art de Mekhail, sculpté en pleine gloire et régularité, est en état d’at­tente et d’ascétisme, jusqu’à nouvel ordre.

Des divas ou des paysannes… des derviches ou des nubiens, peints en nombre croissant, entre ciel et terre, en pleine verdure, la peinture Célébration, de Mohamed Rabie, accentue des personnages oniriques, à la tête tournée vers un certain au-delà. Ces derniers représentant la grande faucheuse, cherchent à cueillir une âme, à récolter une mois­son. Et ce, dans une ville tumul­tueuse, à scène intimiste et drama­tique.

L’art de Bloom s’inspire du passé et façonne l’avenir. Poupée popu­laire, chat noir, clé... Autant de motifs ancestraux égyptiens, aux formes d’expression populaires, qu’use Yasmine Réda dans son art naïf. La poupée populaire représente le Mouled. Le chat noir est symbole de protection et de sacré. La clé ou l’ankh, en signe de vie…Chez Réda, cette étincelle de vie et d’espoir est celle qui a toujours accompagné l’humanité, au cours de son histoire, pour tenir le coup et passer les pires épreuves.

Synonyme de sagesse et de connexion, entre monde physique et monde spirituel, L’Hibou, dans la sculpture très originale de Hany Faisal, est cet oiseau gardien de l’in­framonde et protecteur de la mort.

Installés au temps moderne, hommes et femmes, dans l’art de Alaa Abo El-Hamd, comme dans celui de Yousra Hafad, gardent simultanément, de l’Egypte Antique, la noblesse de ses statues pharao­niques, aux postures bien dressées, stables, nobles et royales. Habillés tous en blanc, c’est la couleur de la joie, du faste, de la pureté rituelle, de l’aurore, de la couronne de Haute-Egypte … Un espoir est ressenti.

Une ode à la femme

Entre héritage patrimonial et modernité
Cercle de vie, de Karim Abdel-Malak.

Deux mondes juxtaposables, entre héritage patrimonial et modernité, animent l’art d’Ahmad Saber. Un art qui peint d’une manière très origi­nale l’Egypte du sud. Voici trois protagonistes femmes très sensuelles qui, à la peau noire, portent des robes courtes. Installées dans une maison désordonnée mais bâtie sur une montagne forte, et entourées de lapins, d’une statue de cupide, de trois pommes… ces femmes margi­nalisées sont enchaînées par un long fil qui les unit. Ont-elles droit à une vie libre, ou doivent-elles encore tenir à leurs coutumes et traditions ? L’art d’Ahmad Saber est un art de controverse.

Inlassablement, la femme chez Karim Abdel-Malak est sa muse ins­piratrice. Une jeune ballerine, douce et délicate, pleine de passion et d’énergie, de force et de vitalité, s’impose avec grande délicatesse et sensualité sur la peinture Cercle de vie, de Abdel-Malak. Le tout est servi d’une palette de couleurs ocre et mystiques, celles d’un temple pha­raonique sacré, plein de secrets. Sur la tête de sa ballerine, l’artiste peint une belle huppe colorée, puissant et ondulant, en état de vol, en signe de liberté. Un vol qui ressemble davan­tage à celui d’un papillon qu’à celui d’un oiseau, perché dans un syco­more ou dans des papyrus, aux des­sins pharaoniques.

Au look moderne, dans Intégration, les deux modèles femmes de Hend Al-Falafli, à la peau noire africaine, aux grosses lèvres et aux grands yeux, sont intimement peintes avec des lignes hachurées et du crayon noir sur acrylique, aux couleurs suaves et délectables. Dans leur calme rêveur et doux, prudent et provocateur, pur et innocent, comme dans leur regard contemplatif et égaré, les femmes de Falafli susci­tent l’émotion et provoquent les sen­sations. Sa peinture est miroir d’un quotidien féminin vécu, variable et renouvelable.

Aux tonalités grisâtres, d’un monde absurde et vague, mariées à du violet foncé intense, en signe d’énergie, de spiritualité et d’origi­nalité, la peinture de Sarah Tantawy invite à la méditation. Sa protago­niste femme, bien dressée, affirmée et élégante, peinte de dos, face à un paysage désertique, nous laisse pen­ser aux oeuvres égyptiennes d’art monumentales, dont la force symbo­lique continue de résonner, au-delà des siècles et des millénaires.

La sculpture en bronze Fille avec un livre usant du laiton d’or brillant aux textures lisses, de Reem Osama, accentue une femme à caractère noble sans détails. S’agit-il d’une simple paysanne, d’une femme siwi, d’une lectrice, d’une féminité divine … ? Ce qui est avéré est que la figurine d’Osama, avec sa quié­tude, est une Madonna, une icône qui ne laisse jamais indifférent .

SafarKhan, 6 rue Brésil, Zamalek. Jusqu’au 15 août, de11h à 8h (sauf les dimanches).

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