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Des toiles sur la toile

Névine Lameï, Mardi, 28 avril 2020

A défaut d’expositions dans les galeries d’art, certains artistes-peintres optent pour les réseaux sociaux pour y présenter leurs oeuvres. Un nouveau système de visualisa­tion en ligne pour le grand bonheur des internautes.

Des toiles sur la toile

Face à une situation inédite et imprévisible, relative au nouveau coronavirus, un certain nombre d’artistes plasticiens en Egypte recourent aux réseaux sociaux, Facebook et Instagram, pour partager indépen­damment leurs nouvelles produc­tions artistiques. Il s’agit de Shayma Kamel, Weaam Ahmed El-Masry, Salah Elmur, Reda Abd El-Salam, Amal Nasr et Mohamed Abouelnaga. Pour ces artistes, les réseaux sociaux constituent un vaste champ de com­munication artistique, le plus rapide et le plus efficace, capable de cibler un grand public.

« Actuellement, sur ma page Facebook, je partage mes nouvelles oeuvres, celles que j’ai créées pen­dant mon confinement à domicile. Car le confinement et la fermeture des galeries d’art n’empêcheront jamais un artiste plasticien de pro­duire », déclare l’artiste plasticienne Shayma Kamel, très prolifique et très active sur Facebook, qui consti­tue, pour elle, une solution alterna­tive, une plateforme qui lui sert à partager quotidiennement ses nou­velles créations de petits formats, acryliques sur canevas et papier carton. Des créations qui traitent des visages humains très expres­sifs, miroirs de différents états d’âme, entre détresse, inquiétude, angoisse et ennui. Des visages contemplatifs, peints aux couleurs des drapeaux du monde entier, et qui sont en état d’attente d’un danger imprécis. Des couleurs fortes, barbouillées, floues et ornementées de vagues et de fumées. « Ce sont ces émotions de désarroi que vivent actuelle­ment presque tous les êtres humains, partout sur la planète. Et comme je fais partie de cette population mondiale, j’ai voulu partager mes propres émotions, que j’exprime dans mes nouvelles créations artistiques, avec les internautes », dit l’artiste. Une aubaine presque. « On a désor­mais un public du monde entier, qui dépasse en nombre les habi­tués des galeries privées. Je pense aussi créer des ateliers d’art inte­ractifs, à travers ma page Facebook. D’une part, offrir au récepteur le plaisir de suivre en direct les différentes étapes de mes nouvelles mises en peinture. Et d’autre part, créer une sorte d’art-thérapie qui peut aider les gens à se divertir dans leur confi­nement à domicile », propose Kamel.

Pour sa part, l’artiste-peintre Weaam Ahmed El-Masry invite tout plasticien à vivre au rythme du coro­navirus. « Le confinement m’aide à avoir plus de temps libre et à me concentrer davantage sur mon art. J’ai décidé d’en profiter, de me relaxer, tout en m’éloignant des craintes concernant le Covid-19, pour faire de l’art. Ce sont les réseaux sociaux, Facebook et sur­tout Instagram qui me donnent la possibilité de communiquer mes nouvelles créations artistiques, en insérant des hashtags, afin de gagner de nouveaux followers », estime Weaam El-Masry. Celle-ci devait exposer ce mois d’avril à la galerie Misr à Zamalek. A la place, une par­tie de cette collection de dessins et de peintures aux crayons et fusains est actuellement partagée sur ses comptes Facebook et Instagram. Une collection qui peint des femmes obèses, accentuant des corps aux formes rondes et voluptueuses mou­vementées, incrustés de lignes hachurées et floues. Une technique qui donne aux protagonistes de Weaam El-Masry une impression de légèreté, de souplesse et de grâce. « Enfermée chez soi, la tentation de grignoter est grande… Gros, mes personnages? Non, ils ont du volume, c’est magique, c’est sen­suel », affirme El-Masry. « Dans la situation actuelle, j’encourage tout artiste plasticien à être le maître du marketing de son art. Et ce, en créant indépendamment une plate­forme d’art en ligne, pour accéder à de nouveaux marchés, sans être obli­gé à recourir à des commissaires-priseurs », propose El-Masry.

De l’humain

Le vétéran artiste-peintre Reda Abd El-Salam a lui aussi choisi de partager sur sa page Facebook quelques-unes de ses peintures et non pas toute la collection créée pendant le confinement à domicile. Car, pour Abd El-Salam, mettre tout en ligne risque de faire perdre à son art le suspense qui lui est nécessaire. D’ailleurs, les quelques peintures partagées sont nées de l’imagination très ironique et coquine de l’artiste. Des peintures qui accentuent, avec une grande espièglerie, l’actualité du jour, ou le coronavirus et ses pom­pons rouges. Voici un singe assis portant un masque devant la télévi­sion. Voici aussi des bouteilles de chlore, des stocks d’aliments, peints dans un désordre chaotique et boule­versant, duquel surgit une certaine créature humaine. « Nous vivons comme dans une cage d’un zoo, où nous sommes enfermés et isolés, la peur au ventre. Une situation que nous ne pensions possible que dans les films », estime Abd El-Salam.

Dans son art, le coronavirus est différemment imaginé. Ce dernier est tantôt une créature étrange, tantôt un animal mythique … « Le confine­ment m’a donné plus de temps, pour plus de productivité artistique, que je communique à travers ma page Facebook. C’est la solution alterna­tive qui me sauve pour le moment. Néanmoins, cela ne nie pas l’impor­tance majeure des galeries d’art, un lieu propice à l’observation et à la réflexion, pour le plaisir de la décou­verte et du contact humain. Observer des peintures partagées sur Facebook, cela ne donne pas le même effet d’une oeuvre d’art accro­chée sur les murs d’une galerie », accentue Abd El-Salam. Il est invité auprès de la galerie Daï, à Mohandessine, pour une exposition prévue pour le mois d’octobre pro­chain, au titre de Post-coronavirus. A travers cette exposition, Abd El-Salam espère présenter l’intégra­lité de sa série de peintures mixed media, intitulée Coronavirus.

« Partager sur ma page Facebook une partie de ma nouvelle collection mars/avril 2020, intitulée Factory People (gens d’usine), créée au temps du confinement à domicile, c’est ma façon d’affirmer mon exis­tence et de rester en contact avec le public de mon art. Et ce, en dépit de toute détresse, de contrainte ou de stagnation artistique », déclare l’ar­tiste soudanais Salah Elmur. Il trouve dans l’humain une vive source d’inspiration. Voici, dans ses peintures, des hommes bien dressés côte à côte de tuyauteries transpor­tant de la vapeur. « Les usines à l’arrêt, l’industrie s’in­quiète… D’où des protagonistes aux regards très expressifs et émo­tionnels, pris par l’angoisse, le désarroi et la colère. Mais, l’espoir est toujours présent. Et ce, à travers ma palette de couleurs festives et fantaisistes. Ce sont les couleurs de mon pays natal, le Soudan », ajoute-t-il.

Des couleurs bien influencées par les contes populaires et la mythologie des peuples, depuis l’antiquité, jusqu’à nos jours. « A peau noire, mes protagonistes partagent, avec le monde entier, un même sort et une même détresse. Nous, tous, vivons le même drame », explique Salah Elmur.

Un même drame humain, accen­tué sur la page Facebook des deux artistes, Mohamed Abouelnaga et Amal Nasr. Leurs oeuvres accen­tuent des femmes voilées ou auréolées, et d’autres inspirées de mythes et de légendes, vivant dans leur isolement, voire dans leur solitude. Le tout est incrusté de signes, de symboles et de motifs populaires, revenant à un certain âge antique.

Les réseaux sociaux constituent un moyen créatif de défier l’isole­ment. Ils permettent une relation à distance qui englobe une oeuvre d’art, son créateur et son récep­teur. Ainsi, une communication interactive est née entre les artistes plasticiens et les utilisateurs d’In­ternet.

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