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Lorsque peinture et sculpture ne font qu’un !

Lamiaa Al-Sadaty, Mardi, 18 février 2020

Après des années loin de la sculpture, l’artiste-peintre Mohamad Abla renoue avec cet art. Il présente dans son exposition Jouer avec le feu des oeuvres qui ne sont pas sans rappeler son travail de peintre.

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Pourquoi un artiste décide-t-il de changer de médium ou de discipline? La question s’impose de force en visitant l’exposition de sculptures de Mohamad Abla, qui s’est forgé une belle réputation dans le monde de la peinture depuis des années. « L’idée de pouvoir tenir son oeuvre entre les mains, de réagir à son poids, de tourner autour, de l’embrasser, etc. est une expérience fascinante, qui ne se réalise qu’avec la sculpture », explique Abla, qui a commencé par faire des études de sculpture en Suisse au début de son parcours, il y a 40 ans environ. D’ailleurs, l’une de ses sculptures, Sisyphe, se dresse jusqu’à présent à l’une des places les plus connues de Walsrode, en Allemagne. Mohamad Abla affirme avoir toujours voulu voir ses oeuvres en trois dimensions. Or, il était en quête d’une nouvelle voie. « Malheureusement, la sculpture en Egypte est dominée par une ten­dance qui la confine dans certaines limites. Elle tend plus à représenter des idées directes bien précises, plutôt que de refléter l’identité du sculpteur. Ceci fait que la plupart des sculptures se ressemblent très souvent », souligne-t-il.

Cela étant, l’artiste a préféré chercher refuge dans la peinture. D’ailleurs, en réalisant des sculp­tures, la peinture ou le dessin lui servent toujours de point de départ. C’est-à-dire, il commence par peindre ou dessiner la pièce de sculpture avant de l’exécuter en bronze. Car celui-ci nécessite un long travail, qui comporte plusieurs étapes: le modelage en cire, le moulage, le décirage et la fonte de bronze. « Au cours de ces longues étapes, beaucoup de sensations et d’émotions risquent de se perdre. Alors, pour éviter ceci, j’ai décidé de transformer le dessin en sculp­ture sans passer par ces étapes. J’ai réussi à trouver des artisans très modestes qui travaillent d’une façon primitive dans un atelier de 1 m x 1 m, sans moule. Ceci dit, le moulage se fait à partir du des­sin ».

Le temps mis pour élaborer ce travail est plutôt lié au savoir-faire de l’artiste. Impossible de passer à la sculpture avant de passer par le dessin, et d’étudier la courbe, la ligne droite, le mouvement, pour ensuite travailler en toute sponta­néité. L’apprentissage de la sculp­ture nécessite avant toute chose une maîtrise parfaite du dessin. Il faut aussi maîtriser l’art de l’esquisse, avant de s’attaquer au bronze. « Je n’avais jamais fait de sketchs, car mon professeur à la faculté des beaux-arts, Kamel Moustapha, m’avait dit que la première touche est toujours irremplaçable », pré­cise Abla, qui essaye d’appliquer le même principe à la sculpture, c’est-à-dire une fois le dessin est prêt, la fonte de bronze est versée.

En effet, les sculptures de Abla laissent croire qu’on est face à des toiles lesquelles prennent forme sous nos yeux. C’est le cas par exemple de sa sculpture intitulée Le Militaire, qui fait tout de suite pen­ser à l’une de ses toiles, signée un an après la Révolution du 25 Janvier 2011. Celle-ci retrace, dans une abstraction parfaite, une sil­houette complètement débordée, épuisée et affaiblie.

Ses sculptures représentant des animaux renvoient à quelques héros de ses peintures: l’âne, le chat, le chien, le coq, le cheval… Ils sont présents comme pour dessiner ou dégager dans l’espace l’énergie du mouvement.

Des sculptures

en rapport avec leur entourage

Plutôt plates, ces sculptures rap­pellent la manière de travailler la forme qu’on retrouve dans ses peintures, mais sous un angle nou­veau. La dimension est née grâce à l’ombre et à l’espace occupé. La forme sculptée crée un foyer de mouvements dont le dynamisme harcèle les alentours, avant de s’y arrêter et de réfléchir qu’elle en est la source. Non seulement l’artiste attribue à ses figures des mouve­ments expansifs, mais il bosselle la surface, y accrochant les jeux de lumière qui les rendent toutes scin­tillantes. Le sculpteur va également jusqu’à ouvrir la masse aux rayons lumineux pour mieux la dissoudre dans l’environnement.

A titre d’exemple, dans son oeuvre Dans la nature, la lumière traverse la surface ouverte de la sculpture lui accordant une dimen­sion plus profonde, de quoi concré­tiser l’idée de la résistance de l’homme contre les forces de la nature.

Certaines sculptures sont placées en rapport avec les peintures des­quelles elles sont inspirées. Dans ce cas, l’oeil ne se limite pas au tableau. Il refuse d’être enfermé dans le labyrinthe du cadre, pour accéder à la sculpture et l’accueillir avec tout l’espace environnant. L’entourage n’étant point pour la sculpture un simple lieu, ni même un cadre, mais un écho.

L’aura du bronze

Pourquoi le bronze? « C’est un métal des plus résistants. Alliage de cuivre et d’étain, la corrosion n’al­tère pas le bronze qui traverse des millénaires, tout en conservant ses qualités, sa fraîcheur et sa vivacité initiales », indique Abla. Certes, les pièces en bronze ont toujours bénéfi­cié d’une valeur unique, d’un pres­tige qui défie le temps.

Par ailleurs, le bronze chez Abla rompt avec la tradition. Car l’artiste maîtrise ses couleurs. Sa palette s’impose. Celle-là est constituée essentiellement de différentes nuances de bleu, vert et pourpre. Bref, les couleurs qu’on retrouve souvent dans ses peintures. Ici, elles donnent de différentes sensations : un effet de dentelle est ressenti dans Kitabat qui relate, à travers des pic­tographies en vert orné de touches dorées, des histoires sur la femme.

Si les sculptures de Abla sont des reflets de son talent de peintre, elles laissent entrevoir aussi une influence redoutable du peintre-sculpteur suisse, Giacometti. Ce dernier a cédé le surréalisme pour revenir à la nature, dans une quête de la vérité. Ses bustes et figures sont des mor­ceaux de sculptures qui sont le résul­tat de ses recherches désespérées à vouloir rendre sa vision. Son oeuvre peut ainsi se placer dans un courant philosophique et littéraire qui marque le tournant du siècle: l’exis­tentialisme.

Abla n’hésite pas alors à nous faire signe, en lui rendant hommage à travers sa sculpture intitulée Salutations à Giacometti, représen­tant une figure filiforme qui rap­pelle L’Homme qui marche, signée autrefois par l’artiste suisse. Mohamad Abla intègre le travail de la lumière et du mouvement dans ses sculptures comme dans ses peintures. D’ailleurs, c’est le para­doxe entre immobilité et rythme qui crée la puissance de ses sculptures. La maîtrise du jeu des couleurs leur accorde une douceur et une finesse inouïes l

Jusqu’au 22 février, à la galerie Samah. 13, rue Brésil, Zamalek. De 10h30 à 20h30 (sauf le vendredi).

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