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Les visionnaires de l’instant

Amr Hegazi, Mardi, 24 décembre 2019

La galerie Ubuntu propose une exposition sur la caricature, déclinant une collection des plus grands talents satiriques de 1920 à aujourd’hui. Un siècle d’images qui nous rappellent les péripéties de notre grande et belle nation, de manière ironique.

Les visionnaires de l’instant
La bureaucratie, selon Hakem.

La caricature es l’art de la liberté et de l’expression libre du dessin comme des phrases narquoises qui l’accompagnent. Tout y est possible, les formes les plus insolites comme les formules les moins convenues et les mots les plus crus. Le rieur, on le sait, se donne des droits que l’austère, diseur de vérités, se voit refuser. Et il faut bien l’admettre, les Egyptiens sont un peuple de rieurs. La nokta (la bonne blague), exercice quotidien et universel, en fait foi. L’Egypte la plus ancienne nous a ainsi légué des caricatures politiques, oeuvres de quelques scribes observateurs, qui montrent que le génie plastique de nos ancêtres n’a pas négligé la satire. Le XXe siècle, qui a vu s’épanouir une presse dynamique, a vu par là même s’épanouir des générations de caricaturistes de grande valeur. C’est à cette procession de talents que nous convie la galerie Ubuntu.

Les visionnaires de l’instant
Les musiciens de Ragaï.

La qualité et la richesse de l’exposition sont à signaler. Il n’était pas facile de regrouper de façon cohérente et ordonnée cette multiplicité d’oeuvres qui s’étendent sur un siècle. Pari réussi, même si on peut avoir en cours de parcours un sentiment de trop plein. La valeur des pièces qui nous sont présentées est par ailleurs indiscutable. On voit que l’art satirique a connu entre 1915 et 1980 une floraison extraordinaire. Durant cette période, on peut identifier deux grands courants : la caricature politique, qui a connu une sorte d’âge d’or entre 1920 et 1950, et la caricature à caractère social, qui a primé entre les années 1960 et 1980.

Alexandre Saroukhan, né en 1898 dans le Caucase, arrivé à Alexandrie en 1924 et installé au Caire en 1925, où il devait travailler jusqu’à sa mort subvenue en 1977, est sans doute l’un des plus grands artisans d’une sorte d’efflorescence de la caricature politique dans la presse nationale. La qualité du graphisme et la force du message à teneur sociopolitique de ses caricatures trouvent un équilibre et une complémentarité qui font de ses créations des manifestes redoutables. Cet Arménien, qui a acquis la nationalité égyptienne et dont une partie de la famille a péri lors du génocide perpétré par l’armée ottomane en 1915-1916, est arrivé en Egypte armé d’une solide formation (Institut des arts graphiques de Vienne), mais aussi d’une terrible expérience de la tragédie de l’histoire. La force conjuguée de ces deux « constituants » fait de lui un personnage-clé de la presse égyptienne d’opinion. Sa collaboration avec Mohamad Al-Tabei à Rose Al-Youssef, Akher Saa et Akhbar Al-Youm a marqué le journalisme égyptien durant une trentaine d’années et même probablement au-delà.

Dans l’introduction à un recueil de ses caricatures sur la Seconde Guerre mondiale, il note : « Avec le degré de mordant qui lui est propre, il (le caricaturiste) ne fait en réalité qu’interpréter et commenter les événements du jour, il ne les crée pas ».

Bas les masques !

Les visionnaires de l’instant
Al-Labbad rend hommage aux fèves, la nourriture des pauvres.

Voilà résumé d’un trait l’art du caricaturiste. Ce dernier n’est pas seulement un observateur, c’est un chasseur d’événements à l’affût du moindre geste, du moindre mot que son intuition va lui commander ensuite de monter en épingle. La caricature a donc pour mission de révéler le dessous des cartes de la vie politique et sociale, ce qui n’est pas une mince affaire. Le caricaturiste lit le réel et le révèle, il démasque l’hypocrisie sociale ou politique, ce qu’il ridiculise, c’est bien la tartuferie, les faux-semblants, la démagogie et le mensonge.

L’esthétique est ici nécessairement au service de l’éthique ; quand l’esthétique prédomine, l’art satirique perd son sens et son utilité, il devient formel et se réfugie dans le grotesque. Force est de constater que de 1920 à 1980, cet équilibre entre la forme et le fond qui caractérise la caricature de presse était respecté et maintenu. A partir du milieu des années 1980, le style du caricaturiste a prévalu sur son message, qui est le résultat par ailleurs d’une ligne éditoriale. La génération actuelle joue sur la virtuosité formelle bien plus que les précurseurs qui produisaient avec les éditorialistes un travail d’équipe. Les caricaturistes d’aujourd’hui, parfois très talentueux, créent beaucoup plus qu’ils ne guettent et n’interprètent l’événement.

Bahgat Osman, Hégazi, Moustapha Hussein, Nagy Kamel, Mohieddine Al-Labbad, Nabil Tag, Georges Al-Bahgouri ou encore Ahmad Toughan, tous représentés dans l’exposition, ont conçu leur oeuvre dans le cadre d’une presse d’opinion fortement politisée. Le pays était, entre les années 1950 et 1980, en proie à des mutations radicales qui l’ont définitivement remodelé. Ils étaient les spectateurs privilégiés de grands bouleversements tant à l’échelle nationale que mondiale.

Les idéologies de gauche qui se sont étiolées depuis étaient très vivaces à leur époque, de même que le panarabisme professé par Gamal Abdel-Nasser emportait l’adhésion de nombre d’entre eux. Il y avait de l’espérance, de l’appréhension, une volonté générale de combattre pour ses idées, avant que tout cela ne se brise sur la réalité de l’histoire, laissant cette génération lumineuse et inégalée totalement dépourvue. Chacun se rappelle le geste de Salah Jahine (qui était aussi caricaturiste).

Avoir du flair

Les visionnaires de l’instant
Saroukhan a le flair.

La génération actuelle, représentée par des noms comme May Abdallah, Yasser Geissa, Ammar Chiha, Iman Khattab, Galal Gomaa, Ahmad Lotfi, Wagih Yassa, Mohamad Hamdi ou encore Moustapha Al-Arabi, fait intervenir d’autres supports que le graphisme et le dessin, comme la sculpture et la peinture proprement dite. Leurs caricatures sont principalement silencieuses, ce qui montre bien que le message politique et social du jour est sinon banni, du moins écarté comme secondaire. L’équilibre dont nous parlions plus haut n’est plus de mise, avec un net avantage allant à la stylisation et à l’esthétisation. La caricature qui, en raillant des personnages ou des événements, entendait en dévoiler les agissements ou l’imposture, n’existe pratiquement plus. Ce qui revient à dire que la caricature de presse est en voie de disparition.

Les jeunes artistes ne sont pas pour autant dénués d’une conscience politique et sociale, loin de là. Ils l’expriment dans un espace possible d’expression et donc approfondissent et perfectionnent la forme afin de déployer à travers son prisme une vision du monde qui, nous semble-t-il, se tient entre la tragédie et la farce. C’est la forme qui parle, qui se rit de ce monde de clowns et de monstres.

« ... Ce qui importe le plus pour un caricaturiste, c’est le flair », disait encore Saroukhan. Les anciens comme les nouveaux se doivent d’être à la fois opportunistes et visionnaires, ils avertissent leurs concitoyens des pièges que ne cesse de leur tendre le monde « réel ». Le grossissement satirique a donc pour but de démanteler le système des apparences mis en place par toute société. Slavoj Zizek a pu écrire dans un livre au titre évocateur, Après la tragédie, la farce : « L’ère contemporaine ne cesse de se déclarer post-idéologique, mais ce déni de l’idéologie prouve seulement que nous y sommes embarqués plus que jamais ».

Le combat n’est donc pas fini, l’histoire non plus, contrairement aux déclarations intempestives d’un idéologue. Une seule image ou un seul mot suffisent à faire appréhender le présent et à faire pressentir l’avenir et la caricature qui nous fait rire (et nous révolter) détient cette force de synthèse, qui en un instant, nous montre le vrai visage des choses.

Jusqu’au 28 décembre à la galerie Ubuntu, de 10h à 21h, sauf le vendredi. 20, rue Hassan Sabri, Zamalek.

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