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Le Soudan gagne le gros lot

Dalia Chams, Mardi, 01 octobre 2019

Deux films primés au Festival d'Al-Gouna ont ranimé la flamme du cinéma soudanais, en crise depuis 30 ans. Il s’agit du documentaire Talking About Trees, de Suhaib Gasmelbari, et de la fiction You Will Die At 20, d’Amjad Abu Alala.

Le Soudan gagne le gros lot
You Will die at 20.

Les réalisateurs des deux films pri­més étaient présents avec leurs équipes, chaleureusement accueillies par les spectateurs. Leur victoire symbolise une nouvelle page qu’on tourne au Soudan, avec notamment la chute du régime d’Al-Béchir, au pouvoir depuis le coup d’Etat de 1989. L’arrivée du Front national islamique, à l’époque, a tout interrompu. Les salles de cinéma sont à l’abandon et celles qui sont encore en service se limitent à la projection de quelques blockbusters de Hollywood et Bollywood, au centre de Khartoum.

You Will Die At 20, d’Amjad Abu Alala, qui a reçu le prix du meilleur long métrage de fiction à Gouna, est le sep­tième du genre dans l’histoire du cinéma soudanais. Sa projection à la 76e Mostra de Venise et à la section Contemporary world cinema du 44e Festival de Toronto a annoncé l’irruption d’un nouveau talent. D’ailleurs, Abu Alala, qui a grandi aux Emirats arabes unis, a reçu The lion of the future à Venise, avant d’obtenir l’étoile d’or de Gouna. A l’aide d’une mise en scène bien maîtrisée, le film évoque une histoire aux couleurs du pays.

Dans un village soudanais, une mère donne naissance à un enfant, dans les années 1960 : Muzamel. Un derviche prédit qu’il va mourir à l’âge de 20 ans. Ceci dit, il va vivre dans un cocon, entouré de regards de compassion et de dérision, jusqu’au jour où il fait la ren­contre de Soliman, qui travaillait en ville et qui rentre au village. Le vieux projec­teur de ce dernier ouvre pour Muzamel une fenêtre sur le monde. Il commence à avoir des doutes sur la prédiction du derviche et quand arrive le jour de ses 20 ans, il doit choisir entre la mort, le bordel ou un bus qui peut l’emmener dans le monde qu’il a hâte de découvrir.

Adapté d’après le roman de l’auteur soudanais Hamour Ziadé, Al-Nawm Enda Qadamay Al-Gabal (dormir au pied de la montagne), c’est le premier long métrage du réalisateur, comme c’est le cas pour le documentaire de Suhaib Gasmelbari Talking About Trees. Prix du meilleur documentaire du Panorama de la Berlinale 2019, le film a également reçu l’étoile d’or de Gouna, pour le documentaire.

Le groupe du ciné-club

Le Soudan gagne le gros lot
Talking about trees.

Né en 1979, Gasmelbari a quitté le Soudan à 16 ans et a effectué des études de cinéma en France, à l’Université Paris VIII. De retour au Soudan, il vou­lait tourner une fiction, mais son projet a mal tourné. Entre-temps, il fait la connaissance d’une bande d’amis de 4 réalisateurs, qui ont fondé ensemble le Club du film soudanais, afin de déve­lopper la culture cinématographique des gens ordinaires et de transmettre leur passion du 7e art à une population qui n’a pas pu voir de films en salles, et n’a pas accès au cinéma indépendant. « On m’a invité à l’une des projections itinérantes qu’ils organisaient ; il y avait une tempête de sable, j’étais per­suadé que personne ne viendra. Mais contrairement à mes attentes, le lieu de projection était plein. Le vent secouait l’écran de fortune, alors, deux parmi le groupe qui gère le ciné-club se sont installés de part et d’autre de l’écran, afin de le tenir en place. La scène pou­vait parler à n’importe quelle personne qui s’intéresse à l’écriture ou au ciné­ma, avec le sable devant les yeux et le vent qui gonflait l’écran en tissu », raconte le réalisateur qui décide alors de tourner un documentaire sur l’ex­périence de ces quatre réalisateurs-amis, visant à rénover une vieille salle de cinéma, à la ville d’Oum Dormane. Le nom de la salle est assez symbo­lique : Cinéma de la révolution (ciné­ma Al-Sawra).

Les quatre personnages du film : Ibrahim Shadad, Suleiman Mohamed Ibrahim, Manar Al Hilo et Altayeb Mahdi, étaient présents à Gouna. Ce sont les premiers à avoir fait des études de cinéma, en Egypte, en Russie et en Allemagne. Leurs films ont été primés dans les années 1960-70-80 dans plu­sieurs festivals, et ils rêvent encore de faire quelque chose pour cet art mourant. Avec beaucoup d’humour, ils tentent d’échapper à la censure et de contourner la bureaucratie administrative. Tout a l’air très spontané dans ce film, tourné entre 2015 et 2017. « Ce n’était pas évi­dent de diriger quatre réalisateurs, mais au bout d’un certain temps, il y a une chorégraphie qui se crée naturellement au sein de ce genre de groupe d’amis de longue date. Celle-ci m’a beaucoup aidé dans ma mise en scène », précise le réa­lisateur, dans le débat qui a suivi la pro­jection. De tempéraments et de carac­tères différents, ils bougent chacun à sa manière, quand ils s’introduisent dans un endroit. Suhaib Gasmelbari l’a compris et s’en est bien servi.

Au fur et à mesure, une complicité s’installe entre eux. Cela est ressenti dans le film dont les évènements se déroulent en 2015, l’année de l'élection présiden­tielle, qu'Al-Béchir a remportée avec 94,5 % des voix. Les réalisateurs s’en moquent, comme ils tournent tout en dérision.

C’est un film sur l’amour du cinéma, mais aussi sur l’amitié. Il a un rythme intérieur, une poésie individuelle. Un côté spontané, bien étudié, qui finit par toucher les coeurs. Du coup, c’était tout à fait normal que le public acclame les quatre réalisateurs, présents à la projec­tion, et se précipite afin de prendre des photos souvenirs avec eux.

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