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L’absurdité de la guerre

Ahmed Atef Dora, Mardi, 19 mars 2019

Le film La Miséricorde de la jungle, du rwandais Joël Karekezi, a remporté le premier prix du Festival panafricain du cinéma et de la télévision d'Ouagadougou (FESPACO). Prenant pour cadre la deuxième guerre du Congo, il pousse les spectateurs à s’interroger sur les raisons de la violence et la présence de conflits depuis toujours.

L’absurdité de la guerre
L’aventure du sergent Xavier et du soldat Faustin, lors de la deuxième guerre du Congo.

Le film La Miséricorde de la jungle, une production franco-belge du réalisateur rwandais Joël Karekezi, a décroché « l’Etalon d’Or du Yennenga » au Festival panafricain du cinéma et de la télévision d'Ouaga­dougou (FESPACO), au Burkina Faso, qui s’est achevé le 2 mars. Ce festival est l’une des plus importantes manifestations africaines du genre et vient de célébrer son cinquantenaire. Le film raconte le long voyage de deux soldats de l’armée congolaise dans la jungle, une fois séparés de leur bataillon, durant la deuxième guerre du Congo. Cette guerre, connue sous le nom de la « Grande guerre d’Afrique », a duré de 1998 à 2003. Elle a été la plus sanglante de l’his­toire de l’Afrique noire, avec plus de 5,4 millions de morts. 8 pays africains y ont pris part, moyennant l’implica­tion de nombreux groupes armés.

A la suite d’une offensive sur Kalemie, le sergent Xavier et le soldat Faustin fuient dans les montagnes du Sud-Kivu dans l’espoir de rejoindre leur bataillon après avoir traversé la jungle. Dans cette jungle, ils doivent affronter « un grand labyrinthe ». Les dangers les entourent de toute part. Ils se retrouvent au milieu de batailles déchaînées opposant des groupes armés qui s’entretuent, sans faire la différence entre ami et ennemi. Sans parler des animaux sauvages et d’autres dangers inconnus. Tous les éléments du film portent à confusion. Le sergent est un ancien combattant d’une grande expérience, alors que le soldat qui l’accompagne en est encore à son début. Les identités des forces combattantes sont enchevêtrées, à tel point que l’on ne sait plus avec quelle partie sympathiser. Ce choix artistique sert bien l’idée du film, qui est que tous les hommes sont semblables et qu’aucun conflit ne mérite qu’ils s’en­tretuent. Le sergent Xavier regrette d’avoir tué un enfant et se demande : pourquoi devons-nous tuer à la base ? La guerre anéantit l’idée d’humanité et extermine tout ce qu’elle trouve sur son chemin, sans faire la différence entre enfants, malades ou personnes âgées.

Les effets visuels accentuent la bar­barie de la guerre. Le vide entourant les deux héros ainsi que la violence des sons accroît le sentiment de perte et d’absurdité. Ce sont les contacts humains et la tendresse qui donnent un sens à la vie. Le film met ainsi en lumière l’aide apportée par les gens d’un village aux 2 soldats. De quoi rappeler que l’humanité a une autre face, beaucoup plus pure et moins cruelle. Du coup, quand la tolérance prend le dessus, les couleurs du film changent, ainsi que le ton. Les moyens artistiques adoptés par le réalisateur nous permettent d’aller au fond du sujet au lieu d’en rester à la surface.

Une réussite artistique

La réussite artistique du film vient de sa capacité à transformer la cause politique en une véritable charge émo­tionnelle. Une complémentarité rare entre le fond et la forme. Certes, de nombreux films signés par des réalisa­teurs de renommée internationale ont abordé les horreurs de la guerre et ses retombées. Le film La Ligne rouge, du réalisateur américain Terrence Malick, est peut-être celui qui a le mieux traduit l’absurdité de la guerre, mais le film rwandais La Miséricorde de la jungle réussit, lui, à dessiner avec précision les sentiments du vain­queur et du vaincu, de l’oppresseur et de l’oppressé. Et ce, pour montrer qu’en fin de compte, tout le monde est victime de la machine diabolique de la guerre. Car dans la guerre, il n’y a pas de vainqueur.

Le film est également l’occasion d’aborder le véritable sens du mot « massacre », que les gens ont l’habi­tude d’utiliser sans réfléchir plus loin. Ce mot traduit le mal absolu. Car dans le massacre, on tue sans distinction aucune. Ce qui nous fait nous poser la question : qu’est-ce qui pousse les êtres humains à vouloir tuer autrui, jusqu’à l’extermination ? Même cer­tains jeux vidéo dédiés aux enfants ont pour objet des massacres. Est-ce que cela signifie que ce sont les méchants qui dominent à travers l’Histoire ? S’agit-il d’une minorité qui appelle à la destruction totale à travers le monde ? Pourquoi l’idée de la guerre a-t-elle toujours accompa­gné celle de la présence de l’homme sur terre ? Est-ce qu’il y a des êtres humains qui aiment détruire et d’autres qui aiment construire ? Toutes ces questions surgissent en regardant le film et nous incitent à essayer de comprendre l’énigme de l’Histoire et de percer les secrets de l’âme humaine.

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