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Le vent tourne à Gouna

Dalia Chams, Lundi, 24 septembre 2018

Le Festival international de Gouna se tient du 20 au 28 septembre. Une belle balade au bord de la mer Rouge permet aux festivaliers de savourer plus de 80 films, entre documentaires, courts et longs métrages.

Le vent tourne à Gouna
Plusieurs films ont affiché complet.

Retour à la sérénité au lendemain de l’après-party glamour. Les plus beaux looks des stars sur le tapis rouge, la veille, font place désormais à des tenues plus sobres de plage. Festivaliers et journalistes font la queue devant les guichets pour s’approprier les billets, sélectionnant souvent les films à voir pendant la journée ou réservant des tickets pour deux jours.

Plus de 80 films sous-titrés sont en projection, jusqu’à la fin du festival, le 28 septembre, et les séances se déroulent en trois endroits différents : dans la salle des spectacles de la marina, à l’auditorium de la Berlin University de Gouna et aux Sea Cinemas. Il suffit de prendre un rickshaw (rose, blanc, vert) ou un taxi pour s’y rendre, si l’on n’est pas parmi les habitués ou les habitants de la ville, construite par la famille Sawirès il y a quelques années.

« Les frères Samih et Naguib Sawirès ont versé plus de 60% du budget total de cette deuxième édition, tablant autour de 80 millions de L.E. Et les dix sponsors que l’on est parvenu à attirer cette année ont payé le reste, encouragés par le succès de l’an dernier. Nous avons un plan de dix ans, visant à développer le festival et à multiplier ses ressources financières, que vous allez découvrir au fur et à mesure, d’une édition à l’autre. Les réservations des hôtels, non seulement à Gouna, mais aussi dans les stations balnéaires, assez proches comme Hurghada et Sahl Hachich, montrent quand même qu’on a réussi à intéresser les festivaliers », souligne Amr Mansi, directeur exécutif du festival, ravi que l’évènement qu’il organise avec d’autres soit décrit comme « le Cannes du Moyen-Orient ».

Effectivement, plusieurs films en sélection officielle ou hors compétition ont été donnés en première à Cannes, en juin dernier. Les exemples sont nombreux dont le film égyptien Yomeddine (voir encadré) qui a fait salle comble à la marina (1118 spectateurs) lors de sa première égyptienne, ainsi que les films Cold War, le nouvel opus du réalisateur polonais Pawel Pawlikowski et Dogman de l’Italien Matteo Garrone, qui a remporté le prix de la meilleure interprétation masculine à la croisette.

Ce puissant drame humain a été d’ailleurs donné à Gouna, en présence de son principal comédien, Marcello Fonte. Celui-ci a tenté de dévoiler les dessous du personnage devant l’audience. Qu’est-ce qui fait qu’un homme si calme, si discret et doux trahisse ses amis-voisins pour un criminel de bas étage ? Garonne ausculte le fonctionnement humain dans ses extrêmes, il filme la violence la plus bestiale, mais l’on continue à sympathiser avec le personnage du toiletteur pour chiens, atteint dans sa dignité.

Les bâtiments en ruine de cet endroit démuni où se passe le film, aux airs de station balnéaire abandonnée, tranchent avec ceux de Gouna, proche plutôt de la riviera italienne. Ici, les couleurs chaudes dominent, alors que dans le film tout est plutôt grisâtre, cependant un peu moins gris et brumeux que l’atmosphère de Cold War. Car cette romance impossible, en temps de guerre froide, renoue avec le noir et blanc pour revenir au gris universel de l’ère soviétique. Dix ans de conflit, de 1949 à 1959, sont résumés en moins d’une heure et demie, à travers une histoire d’amour entre deux artistes, séparés par l’âge et les aspirations, unis par le destin. Le film montre également l’appropriation d’un art populaire par un régime totalitaire et propagandiste.

La voie de l’émancipation

Le vent tourne à Gouna
Dogman.

On est parfois animé par le désir d’un ailleurs et chacun le cherche à sa façon, qu’il s’agisse des personnages marginaux de Yomeddine, des amoureux de Cold War qui trouve refuge à Paris ensuite dans la mort ou ceux du film de la réalisatrice suisse Bettina Oberli, Le Vent tourne, joué par Mélanie Thierry et Pierre Deladonchamps. Avec son compagnon, Pauline vit en pleine campagne, élevant leurs bêtes dans le respect de la nature. L’arrivée de Samuel, venu installer une éolienne, va bouleverser sa vie. La jeune femme trouve sa voie vers l’émancipation, non pour un homme, mais grâce à un homme.

Elle respire un air de liberté, tel celui que l’on peut sentir à Gouna, en voyant les jeunes volontaires faire des va-et-vient devant les salles. Ils placent les spectateurs au bon endroit, font le contrôle des billets, travaillent pour le centre de presse ou autres sections du festival. Cinéastes venus du Caire, ingénieurs nés à Gouna… peu importe, l’essentiel c’est d’être là, de servir la communauté ou de participer activement à l’évènement. « On est 200 volontaires anglophones, sélectionnés sur entretien, touchant un salaire journalier. L’année dernière, il n’y avait pas encore de volontaires, mais cette année, des milliers ont posé leur candidature, une fois l’annonce est publiée sur le site du festival », précise Hazem Salama, responsable de l’équipe de volontaires qui travaillent au complexe Sea Cinemas.

Drames du politique

A les voir, on est animé par l’espoir d’un avenir meilleur, puis c’est le retour à la conjoncture politique de la région avec les histoires de djihadistes dans des films comme Of Fathers And Sons (documentaire du Syrien Talal Derki) ou les fictions Weldi (mon cher enfant) du Tunisien Mohamed Ben Attia et The Day I Lost my Shadow de la Syrienne Soudade Kaadan (prix Lion du futur à Venise).

Présenté à Cannes dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs, Weldi ne traite pas de Daech, ni des raisons qui ont poussé plusieurs jeunes hommes tunisiens à quitter le pays, en direction de la Syrie. C’est plutôt de la signification d’un père, lequel voyage vers l’inconnu pour aller chercher son fils et le ramener vivant. Tandis que The Day I Lost my Shadow évoque de manière plus problématique la guerre en Syrie. A la sortie du film, la manière d’aborder les évènements est loin de faire l’unanimité. Suffit-il de parler de la guerre pour susciter la sympathie des jurys et remporter des prix? La question fut soulevée par la grande majorité des spectateurs, peu convaincus par la trame et la construction dramatique. L’histoire d’une mère et de son fils, vivant seuls, sous les bombes, en l’absence de tout, n’a pas pu rallier les opinions des divers camps. La politique divise. Le cinéma en fait le point.

Les films projetés dans les diverses sections et compétitions de Gouna miroitent les drames âpres et amers de nos jours, ils sont parfois parsemés de nihilisme, de connotations politiques ou autres. Puis on fait une petite balade entre les yachts et les belles maisons de Gouna pour essayer de tout oublier.

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