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Tamer Al-Saïd : J’ai voulu tourner un film sur les derniers jours de la ville, et décrire cette fin de règne

Mohamad Atef, Lundi, 31 octobre 2016

La projection du premier long métrage de Tamer Al-Saïd, Akher Ayam Al-Madina (les derniers jours de la ville), au Festival international du film du Caire, prévu pour la mi-novembre, n’aura pas lieu. Le film, qui a pourtant remporté un franc succès à Berlin, a été retiré de la compétition officielle par la direction du festival. Entretien avec le réalisateur.

Tamer Al-Saïd

Al-Ahram Hebdo : Votre long métrage Akher Ayam Al-Madina (les derniers jours de la ville) devait être projeté, en compétition officielle, au prochain Festival international du film du Caire. Mais la direction du festival a récemment décidé de le retirer. Pourquoi d’après vous ?
Tamer Al-Saïd : Les organisateurs du festival ont déclaré qu’ils avaient demandé à l’équipe du film de réduire sa participation à d’autres festivals ou manifestations internationales jusqu’à la tenue du Festival du Caire mi-novembre. Et ce, sous prétexte que la réglementation du festival l’interdit. Le film ayant déjà été projeté à Berlin, les responsables du festival m’ont proposé que la première du film au Moyen-Orient se fasse à travers leur compétition officielle. Offre que j’ai tout de suite acceptée.

J’avoue que je suis confus et que je n’arrive pas à comprendre la logique derrière le rejet du film, surtout que la direction du festival avait d’abord montré un grand enthousiasme quant à sa projection. Loin des communiqués officiels, peu convaincants, on me doit une explication. Car je ne pouvais en aucun cas revenir sur mes engagements préalables avec d’autres festivals. C’est une règle connue : le cinéaste n’a pas le droit de retirer son film d’un festival, après avoir accepté une invitation officielle. Cette règle s’applique au Festival du Caire, comme à d’autres. Personnellement, j’avais informé les responsables du festival de mes précédents engagements et ils n’ont émis aucune objection. Sachant que j’avais précisé que je déclinerais toute nouvelle invitation, ce que j’ai fait. Nous avons refusé de participer à plusieurs autres festivals arabes, assez importants, par respect de notre promesse et notre accord avec le Festival du Caire. De quoi affecter le marketing et la distribution du film qui est censé être, quand même, visionné dans le monde arabe. Nous ne voulons pas avoir l’air d’adresser notre film à l’Occident. Notre objectif est tout autre. Nous voulons que le film soit présenté dans les pays arabes et qu’il touche de près le public arabe, notamment le public égyptien. Nous avons pensé que la reconnaissance internationale ou occidentale nous aidera à présenter le film en Egypte, face à un public local. Car c’est avant tout, pour lui, que nous avons créé ce film. Nous pensions que sa projection dans le cadre du Festival du film du Caire serait une belle manière de l’introduire sur le marché et de le présenter ultérieurement dans les salles commerciales.

— Pensez-vous que le film ne puisse pas accéder aux salles commerciales ?
— Je ne veux pas précipiter les événements. Nous avons déjà soumis le film à la censure et nous attendons la réponse. J’espère que tout ira pour le mieux. Le film aborde une phase politique déjà passée.

— Comment est née l’idée de ce long métrage ?
— Tout a commencé en 2006, l’année où j’ai perdu mon père. Après sa disparition, je me suis rendu compte que je ne l’avais jamais filmé. Depuis je suis devenu réalisateur. Je filme les objets et les êtres qui m’entourent. Je les immortalise peut-être pour essayer de les préserver et ne pas les perdre eux aussi.

Toujours en 2006, j’ai perdu pas mal d’amis dans l’incendie du théâtre de Béni-Soueif (en Haute-Egypte). Cet incident m’a beaucoup marqué. J’ai réalisé à quel point nous vivions dans un pays où le « laisser-faire » fait loi et où les responsables d’une erreur sont rarement punis.

Il faut dire aussi que tout ceci se déroulait un an après la réélection de Moubarak en 2005. On avait tous l’impression que quelque chose touchait à sa fin. Un sentiment de lourdeur, de pesanteur, s’était posé sur Le Caire, cette métropole particulièrement excitante, capable des pires cruautés et des plus belles tendresses.

Ces réflexions intervenaient à un moment de ma vie où je devais décider si je resterais en Egypte ou pas. Ayant grandi au centre-ville cairote, connaissant parfaitement ses rues, saisissant ses nuances et son évolution, j’ai alors voulu tourner un film sur les derniers jours de la ville, comme je les percevais en décrivant cette fin de règne approchante. J’ai voulu capter l’état d’âme de la ville, essayer de la comprendre et analyser mon rapport avec elle. Je ne voulais pas l’emprisonner dans un moule préétabli, je voulais cerner l’espoir des uns, prêts à débuter quelque chose de nouveau, et la peur des autres, de voir un raz-de-marée emporter tout ce qu’on aime.

— Pourquoi avez-vous mis tant de temps à faire ce film ?
— Ce film m’a pris dix ans. 10 ans pour réussir à créer cette image spontanée que j’ai voulu donner du Caire. J’ai d’abord travaillé avec Racha Al-Salti pour esquisser le squelette du scénario. Celui-ci a été conçu de manière à pouvoir le modifier à tout moment pendant le tournage. Ce qui nous laissait une certaine part de liberté. Après, j’ai dû contacter tous les producteurs qui pourraient être intéressés par ce genre de projet. Mais ils ont tous refusé le film. Il n’y avait pas d’autre solution que de recourir à l’autofinancement et à un type de production un peu spécial, qui demande beaucoup de temps. Et enfin, il a fallu trouver une bonne équipe de travail. Tout cela prend beaucoup de temps.

— Comment avez-vous surmonté les problèmes du financement, plus précisément ?
— Le film est basé essentiellement sur l’improvisation. Du coup, il n’était pas évident de présenter un travail concret aux sociétés de production. De plus, c’était mon premier long métrage, donc je n’avais pas une filmographie sur laquelle je pouvais m’appuyer. J’ai frappé à toutes les portes, sollicité l’aide de tous les fonds existants, en vain. Puis un jour, j’ai rencontré un technicien de la chaîne ART lequel m’a conseillé de ne pas essayer de vendre le film sur papier mais de présenter un projet pilote. Chose qui a été faite, en comptant sur mes propres épargnes. L’équipe de travail a accepté de ne pas être payée tout de suite et nous avons vendu les droits du film dans le monde arabe, au groupe de médias ART. Nous avons par la suite eu la chance d’être soutenus financièrement par plusieurs sociétés, une fois le projet entamé de manière plus concrète.

— Est-ce une oeuvre autobiographique ?
— Plusieurs personnes parmi celles qui ont vu le film le pensent. Mais ce n’est pas une oeuvre autobiographique à vrai dire, même si je l’ai conçue autour d’une seule personne.

On y aborde tout le contexte sociopolitique où a été placé le protagoniste principal. Il y a certains traits en commun entre le personnage principal du film et moi-même, je l’admets. On a le même rapport à la ville, nous partageons un passé lourd et nous n’arrivons pas à nous en défaire. Certains faits passés nous étouffent et nous empêchent de voir clair. Mais nous avons aussi des points de dissemblance : je suis beaucoup moins passif que le personnage du film, par exemple. En outre, je ne considère pas le personnage principal comme étant le sujet du film, mais le point de convergences d’un ensemble de pensées ou de faits.

— Le rejet du film par le festival a provoqué une vive colère parmi les cinéastes, notamment dans les milieux indépendants. On a même lancé une campagne de solidarité avec ses créateurs sur les réseaux sociaux. Certains vont même jusqu’à menacer de boycotter les activités du festival ou proposent d’organiser une marche de protestation, durant la cérémonie d’ouverture. Qu’en pensez-vous ?
— Je suis vraiment reconnaissant envers toutes ces personnes. Je ne peux que louer leur initiative. Les cinéastes et intellectuels ont compris qu’on était sur le même bateau et qu’en nous soutenant, ils défendent leurs propres droits également. Les spectateurs assez cultivés défendent aussi leur droit à voir les films que leur a promis la direction du festival. Car quand on leur annonce que le film a été retiré pour avoir été projeté dans d’autres festivals et que l’on découvre ensuite que c’est le cas d’autres films étrangers toujours projetés dans le cadre de la compétition officielle, on a le droit de se poser des questions.

La direction du festival s’explique
La direction du Festival international du film du Caire a publié un communiqué de presse afin d’expliquer sa décision de retirer Akher Ayam Al-Madina (les derniers jours de la ville), réalisé par Tamer Al-Saïd, de la compétition officielle de sa 38e édition, soulignant que le festival « est une manifestation internationale et non régionale. Par conséquent, sa compétition officielle ne peut inclure que des oeuvres projetées pour la première fois sur un plan mondial ». « Les critères de sélection et les règlements de la Fédération Internationale de Producteurs de Films (FIAPF), en vigueur dans quelque 14 festivals de par le monde, de catégorie A. (...) devaient donc être appliqués », affirme en outre le communiqué. Le directeur artistique du Festival du Caire, Youssef Chérif Rizqallah, avait vu le film, lors du forum du Festival international de Berlin, a suivi son succès d’un festival à l’autre, et a proposé de le projeter à travers la section Horizons du cinéma arabe, regroupant les meilleures productions arabes assez récentes. Mais le réalisateur du film a refusé et a préféré participer à la compétition officielle. La direction du festival a accepté en raison de la qualité artistique de l’oeuvre et en vue de soutenir les nouvelles expériences contemporaines, à condition de ne plus envoyer le film à d’autres festivals, excepté les 3 ou 4 manifestations artistiques déjà convenues avec le réalisateur. Ceci par respect du rang et de la valeur du Festival du Caire. Cependant, le cinéaste a participé depuis à environ dix festivals, comme si le Festival du Caire venait en fin de liste et que l’équipe du film ne lui accorde que peu d’importance (...).

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