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La présidentielle d'abord en Egypte ?

Hicham Mourad , Lundi, 23 décembre 2013

La présidentielle d
(Photo:AP)

Le président par intérim Adly Mansour a entamé le 19 décembre une série de rencontres de « dialogue national » destiné à définir les contours des étapes prochaines de la feuille de route. Ce dialogue intervient à la suite de la remise au président du projet de la nouvelle Constitution, élaboré par le comité des 50, qui doit être soumis à un référendum populaire les 14 et 15 janvier. La Constitution était la deuxième étape, après la nomination d’un président et d’un gouvernement intérimaires, de l’actuelle période de transition, annoncée par le ministre de la Défense, Abdel-Fattah Al-Sissi, à la suite de la destitution du président Mohamad Morsi le 3 juillet. Elle doit être suivie par la tenue d’élections législatives et présidentielle.

Ces deux prochaines étapes suscitent cependant un débat qui porte sur l’opportunité de tenir la présidentielle ou les législatives d’abord. La feuille de route avait prévu que ces dernières se tiennent avant et que la première doive clore la période de transition. Or, le débat porte aujourd’hui sur la justesse de ce choix, étant donné notamment l’état d’instabilité sécuritaire et les menaces terroristes qui pèsent sur certains endroits du pays, notamment le Sinaï. A tel point qu’une majorité semble se dessiner parmi les forces politiques et les groupes des jeunes activistes pour que la présidentielle se tienne d’abord. Les partisans de cet ordre avancent que la sécurisation du scrutin présidentiel serait bien plus facile étant donné sa simplicité, puisqu’il inclut un nombre limité de candidats. Il serait également beaucoup moins passionné et enflammé, donc plus facile à sécuriser et à contrôler que les législatives, vu que les candidats sont plus distants et moins bien connus des électeurs que ceux des parlementaires.

Celles-ci, par contre, impliquent des milliers de candidats essentiellement originaires de leurs circonscriptions, donc mieux connus des habitants et bien présents sur le terrain, ce qui suscite souvent des frictions et des affrontements parfois violents avec les partisans de leurs concurrents. Les solidarités de familles étendues en campagne, notamment en Haute-Egypte, sont un phénomène qui exacerbe ces tensions liées à la tenue des législatives, ce qui nécessite une présence policière, voire militaire, importante dans les zones à risque, où de grandes familles rivales présentent régulièrement des candidats au Parlement.

La difficulté de sécuriser les législatives est d’autant plus importante que les Frères musulmans chercheraient probablement à faire dérailler cette étape importante de la feuille de route qu’ils refusent de reconnaître. Sans écarter que des candidats proches d’eux se présentent en tant qu’indépendants. La confrérie a déjà appelé au boycott du référendum sur la Constitution, qu’elle taxe de « Constitution du coup d’Etat ». Elle n’a pas encore annoncé de position sur les prochaines élections, mais il est probable qu’elle appelle au boycottage des deux prochaines échéances électorales pour délégitimer l’ensemble du processus de transition. Pour elle, toute participation à ses différentes phases serait de reconnaître sa légitimité. Ce qu’elle rejette catégoriquement. Le déroulement du vote dans de bonnes conditions risque également d’être perturbé par des attentats terroristes, notamment dans la péninsule du Sinaï mais aussi en Egypte continentale, en raison de la montée en puissance, après la destitution de Morsi, de groupes djihadistes qui semblent agir de connivence avec les Frères musulmans.

Les partisans de la présidentielle d’abord sont essentiellement des libéraux, qui forment actuellement l’ossature du gouvernement intérimaire. Leurs nombreux partis politiques, anciens ou récents, manquent souvent de moyens et souffrent d’un faible ancrage parmi la population. Ils cherchent à retarder l’échéance des législatives pour mieux se préparer. L’une des récentes preuves en est la fusion, annoncée le 21 décembre, de deux partis libéraux, les Egyptiens libres et le Front démocratique, afin de renforcer leurs chances lors des prochaines législatives. Les islamistes, qui sont, eux, mieux organisés et disposent d’une large assise populaire, s’emploient à priver leurs rivaux, les libéraux, du temps nécessaire pour mieux s’organiser. Ils soutiennent logiquement la tenue des législatives avant la présidentielle, afin de profiter de la faiblesse des libéraux. Le parti salafiste Al-Nour, deuxième force politique après les Frères musulmans au dernier Parlement dissous en juin 2012, défend ainsi le respect de l’ordre des étapes tel qu’annoncé par la feuille de route.

Les défenseurs de la tenue des législatives d’abord partent, eux, de la crainte que l’élection du président avant celle du Parlement ne produise un déséquilibre en faveur du premier, qui chercherait alors à profiter de sa position à la tête de l’Etat pour influencer, par des décisions et mesures diverses, les résultats des législatives au profit d’une majorité parlementaire en sa faveur. Leurs craintes sont d’autant fortes et justifiées que le prochain président, en l’absence d’un Parlement, réunira entre ses mains les pouvoirs exécutif et législatif, en attendant l’élection d’un Parlement, ce qui pourrait ouvrir la voie à des abus. Ils citent à l’appui les errements de l’ancien président Mohamad Morsi lorsqu’il a notamment promulgué la tristement célèbre déclaration constitutionnelle du 22 novembre 2012, par laquelle il s’est attribué, en l’absence du Parlement, dissous, des pouvoirs illimités au-delà de tout contrôle judiciaire. Pour remédier à cette situation, certains partisans de la présidentielle proposent d’abord que le pouvoir législatif soit tenu par le gouvernement intérimaire et non par le président, dans l’attente de l’élection d’un Parlement.

Les tenants des législatives d’abord font enfin valoir un argument juridique selon lequel la tenue de la présidentielle avant l’élection du Parlement enfreint l’article 142 de la nouvelle Constitution qui dispose que tout candidat à la magistrature suprême doit réunir soit les recommandations d’au moins vingt députés de la Chambre des représentants, soit les signatures d’au moins 25 000 électeurs dans pas moins de 15 gouvernorats sur les 27 que compte le pays. La tenue de la présidentielle d’abord privera les candidats potentiels de la voie parlementaire de postuler à la magistrature suprême.

Mais au-delà de ce raisonnement juridique et des arguments des uns et des autres pour ou contre la tenue de tel ou tel scrutin d’abord, il semble que la majorité qui se forme pour l’organisation de la présidentielle d’abord table sur la candidature du ministre de la Défense. Ils estiment que sa victoire, qui serait certaine, influera alors grandement sur les résultats des législatives et produira une majorité libérale confortable, au détriment des islamistes .

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