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De l’après-guerre à Gaza

Mercredi, 06 mars 2024

Le 29 février, le nombre de Palestiniens tués par l’armée israélienne depuis le 7 octobre a dépassé les 30 000 et les blessés les 70 000.

Ces chiffres ont été atteints après que des chars et des drones israéliens ont tiré ce jeudi-là sur une foule de Palestiniens qui faisaient la queue pour une aide humanitaire dans la ville de Gaza, tuant au moins 104 personnes et en blessant 760. Le bilan provisoire des morts ne tient compte ni des personnes portées disparues sous les décombres des bombardements israéliens, ni de celles qui sont récupérées sous les décombres et enterrées à la hâte.

Alors que le bilan de l’offensive israélienne s’alourdit de jour en jour et que les critiques internationales se multiplient, l’Etat hébreu assure qu’il est sur la voie de la victoire contre le mouvement de la résistance palestinienne. Les commandants et responsables israéliens affirment que le Hamas est soumis à une pression croissante, sans aucun moyen de réapprovisionner ses armes ou ses munitions, et est de plus en plus restreint dans ses mouvements. De même, ils affirment que l’armée israélienne a saisi les principales artères de l’immense réseau de tunnels sous la bande de Gaza où le Hamas déplace ses combattants, son équipement et ses otages. Après presque cinq mois de bombardement et de combats acharnés, Israël affirme avoir gravement endommagé la capacité du Hamas à combattre, tuant environ 12 000 de ses quelques 30 000 militants et détruisant une grande partie de son arsenal.

Mais l’ancien chef du Commandement central américain, le général à la retraite Joseph Votel, a présenté une version différente de celle avancée par Israël sur les résultats de la guerre obtenus jusqu’ici. Il a souligné que les principaux dirigeants du Hamas sont toujours en vie, que le groupe détient toujours plus de 100 otages israéliens et que ses militants continuent de combattre les troupes israéliennes sur le terrain. L’estimation d’Israël selon laquelle il a tué environ 40 % des combattants du Hamas suggère qu’il y ait encore une force armée substantielle de 18 000 combattants sur le terrain, a estimé Votel. Bien que l’armée israélienne « fasse des progrès », a-t-il déclaré, il y a des indications qu’« elle a encore un très long chemin à parcourir, et cela va continuer d’être une campagne difficile ». De son côté, le président de la Commission du renseignement au Sénat américain, Mark Warner, s’est déclaré surpris d’apprendre que seule une « infime » partie du réseau de tunnels du Hamas avait été nettoyée. « Le nombre de tunnels qu’ils ont été en mesure de nettoyer et de sécuriser est minuscule », a-t-il assuré. Pour sa part, un haut responsable de l’Administration américaine a convenu que les dirigeants, les infrastructures et les sites de stockage d’armes du Hamas avaient été durement touchés. Mais il a estimé que le Hamas était « toujours capable » de continuer à combattre.

En effet, les résistants palestiniens se battent toujours et pourraient encore entraîner Israël dans un long bourbier comme aux conflits passés au Liban. L’ancien responsable du renseignement et négociateur israélien, Avi Melamed, a considéré qu’éliminer complètement le Hamas n’était pas « un objectif réaliste » et que « le Hamas ne va pas disparaître ». Des analystes et anciens responsables américains affirment que même un nombre réduit de militants du groupe pourrait rester armé et influent dans l’enclave. Dans ce cas, le Hamas pourrait potentiellement saper les éléments politiques palestiniens plus modérés — que l’Etat juif cherche à installer au pouvoir à Gaza après la fin de la guerre — et forcer l’armée israélienne à une occupation épuisante de l’enclave.

Si Israël retire ses troupes et qu’un autre gouvernement palestinien entre en fonction, celui-ci ne pourrait pas survivre face à une opposition du Hamas sans une aide extérieure significative. Dans ce scénario, sans force de sécurité locale fiable vers laquelle se tourner, Israël pourrait potentiellement être entraîné dans une occupation militaire de la bande de Gaza sans issue claire. Une telle situation pourrait finir par ressembler à l’expérience troublée d’Israël dans le sud du Liban dans les années 1980 et 1990. En 1982, Israël s’est installé dans le sud du Liban pour expulser l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), mais y est resté pendant près de deux décennies sans réussir à éradiquer les résistants palestiniens et libanais. Au contraire, au moment de son retrait unilatéral en 2000, Israël a laissé le Hezbollah plus fort que jamais. La présence militaire de longue date d’Israël dans le sud du Liban a permis à la milice du Hezbollah, soutenue par l’Iran, d’attirer des milliers de volontaires. Une occupation israélienne de Gaza pourrait avoir un effet similaire, d’autant plus que la stratégie militaire israélienne, tuant et blessant des dizaines de milliers de Palestiniens, les privant de tous les moyens de subsistance et rendant Gaza invivable, risque fort d’alimenter la résistance dans les années à venir.

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