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La Corne de l’Afrique en ébullition

Mercredi, 17 janvier 2024

La tension monte dans la Corne de l’Afrique à la suite de l’accord conclu le 1er janvier entre l’Ethiopie, un pays enclavé, et le Somaliland, en vertu duquel ce dernier accorde à Addis-Abeba un accès maritime sur le golfe d’Aden, non loin du détroit de Bab El-Mandab, qui contrôle l’entrée sud de la mer Rouge.

Qualifiant l’accord « d’acte d’agression » et d’atteinte à l’intégrité territoriale de son pays, le président de la Somalie, Hassan Sheikh Mohamud, a signé, le 6 janvier, une loi annulant l’accord, dans un geste largement symbolique puisque Mogadiscio ne contrôle pas le Somaliland qui a déclaré son indépendance de la Somalie en 1991 au milieu d’une guerre civile dans le sud du pays et fonctionne de manière autonome depuis. La République autoproclamée, qui revendique les frontières de l’ancien protectorat britannique du Somaliland dans le nord de la Somalie, n’est reconnue par aucun Etat au monde.

Malgré les condamnations et les réprobations de la Somalie, des pays voisins et des grandes puissances, telles que les Etats-Unis, la Chine et l’Union européenne, les deux parties signataires semblent déterminées à aller de l’avant avec l’accord. Leurs ministres de la Défense ont même tenu, le 8 janvier, des pourparlers visant à engager une coopération militaire.

L’accord signé par le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, et le président du Somaliland, Muse Bihi Abdi, a esquissé les grandes lignes d’un futur pacte entre les deux pays, en vertu duquel Hargeisa accorde à Addis-Abeba 20 km de terres dans la ville de Berbera sur le golfe d’Aden pour une période de 50 ans, en vue de créer un port commercial et une base navale. En contrepartie, Hargeisa obtient une valeur équivalente aux terres louées sous forme d’actions dans Ethiopian Airlines et la promesse d’une reconnaissance éthiopienne de l’indépendance du Somaliland, un objectif recherché de longue date par la république autoproclamée. Les responsables éthiopiens ont fait des déclarations contradictoires sur cet aspect de l’accord, plusieurs plaidant pour la reconnaissance du Somaliland, mais aucun n’a voulu engager l’Ethiopie à ce stade, car ils sont conscients des risques inhérents. En tête desquels le litige politico-juridique avec le voisin somalien, car une reconnaissance du Somaliland violera l’intégrité territoriale et la souveraineté de Mogadiscio sur l’ensemble de son territoire national. Une telle reconnaissance enfreindra également l’acte constitutif de l’Union africaine, dont le siège est à Addis-Abeba, qui stipule le respect des frontières héritées de l’ère coloniale. L’objectif de cette disposition est d’éviter d’ouvrir une boîte de Pandore qui provoquerait une vague de revendications séparatistes sur des bases ethniques et/ou régionales, déclenchant des conflits en Afrique. L’Ethiopie ne souhaite pas non plus aliéner les grandes puissances, qui ont désapprouvé l’accord par crainte d’exacerber les tensions dans une région déjà en proie à une forte instabilité. La vulnérabilité de la Corne de l’Afrique — qui borde la mer Rouge, l’une des artères maritimes les plus vitales au monde par laquelle transitent près de 15 % du commerce maritime mondial — a été démontrée par les récentes attaques contre des navires commerciaux par les Houthis au Yémen. Ces attaques ont forcé plusieurs navires à se dérouter vers le Cap de Bonne-Espérance, en Afrique du Sud, faisant grimper les coûts et le temps de transport.

Les ambitions maritimes récentes de l’Ethiopie remontent à 1993 lorsque l’Erythrée, qui forme une bande côtière sur la mer Rouge, a obtenu son indépendance après trente ans de guerre contre Addis-Abeba, qui l’avait annexée en 1962. Depuis, l’Ethiopie, devenue enclavée, cherchait les moyens d’avoir un accès à la mer pour deux principales raisons, économique et de puissance. Sur le plan économique, l’Ethiopie s’emploie à s’affranchir de sa dépendance totale depuis 1993 du port de Djibouti, par lequel transitent 95 % de son commerce international. Elle paie à Djibouti environ 1,5 milliard de dollars par an pour accéder à son port et à ses infrastructures côtières. Pour réduire cette dépendance, l’Ethiopie a exploré par le passé des options en Erythrée, au Soudan et au Kenya, en vain.

En quête de puissance, le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique (123 millions d’habitants), après le Nigeria, s’efforce d’affirmer son statut de puissance régionale en Afrique de l’Est et dans la région stratégiquement vitale de la Corne de l’Afrique. Il estime ne pas pouvoir pleinement atteindre cet objectif sans disposer d’un accès à la mer qui lui permettrait de se constituer une flotte militaire. A l’heure actuelle, l’Ethiopie dispose d’une maigre marine, principalement fluviale. L’ambitieux Abiy Ahmed, qui s’oppose à la « prison géographique » de son pays, a souligné devant le parlement, dans un discours diffusé en octobre dernier par les médias éthiopiens, l’importance de l’accès à la mer Rouge. Cet accès permettrait à l’Ethiopie d’établir des faits sur le terrain confirmant qu’elle est devenue une nation de la mer Rouge. Une nouvelle donne qui renforcerait son statut face aux autres puissances régionales et augmenterait son importance aux yeux des grandes puissances mondiales.

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