Mercredi, 21 février 2024
Opinion > Opinion >

L’impact de la guerre d’Octobre sur Israël

Jeudi, 05 octobre 2023

En début d’après-midi du samedi 6 octobre 1973, le jour le plus saint du calendrier juif, les armées d’Egypte et de Syrie ont lancé une attaque surprise coordonnée contre Israël, déclenchant la guerre la plus dévastatrice que l’Etat hébreu ait jamais connue au cours de son existence.

Les Israéliens en sont sortis choqués et découragés, vulnérables et traumatisés. Ce n’était pas seulement le bilan lourd du conflit armé en termes de morts, de blessés et de prisonniers, mais la guerre a été également un énorme coup psychologique, un séisme politique inaugurant une période de malaise national. Dans une étude sur les effets psychologiques de la guerre d’Octobre, un psychologue juif américain, Victor Sanouh, a souligné que 5 à 10 % des Israéliens étaient traumatisés par le conflit. Il a indiqué que les Israéliens estimaient que la guerre était une défaite bien qu’ils n’aient pas été d’accord sur les raisons, les conséquences et les moyens d’y faire face. 50 ans après la guerre, ils s’interrogent toujours sur leur défaite, qui est intervenue malgré leur détention de l’arme nucléaire, leur service de renseignements avancé et leur alliance avec le pays le plus puissant du monde.

Ces effets dramatiques étaient le résultat d’un état d’esprit qui a prédominé aussi bien chez les responsables que chez la population d’Israël au lendemain de sa victoire dans la guerre de juin 1967. Celui-ci s’est traduit par un sentiment d’arrogance qui s’est développée dans la psyché nationale : les Israéliens percevaient leur pays comme invincible, ce qui a conduit à la conviction que les Etats arabes n’osaient pas l’attaquer. Pour eux, il était inimaginable que l’Egypte et la Syrie lancent une guerre qu’elles ne pourraient forcément pas gagner. Ils transposaient ainsi à tort leur propre conviction d’invincibilité sur leurs ennemis, ce qui les a conduits à faire des erreurs de calcul. La première était le refus ou l’incapacité d’Israël à interpréter correctement les signes provenant d’Egypte et de Syrie sur leur intention de déclencher la guerre pour libérer leurs terres occupées. La deuxième était le consensus parmi les responsables politiques et militaires israéliens sur le fait que l’Egypte et la Syrie n’ont nullement l’intention d’attaquer Israël, ce qui a nui à l’efficacité de la collecte de renseignements avant la guerre. Ces responsables présumaient que même si l’Egypte et/ou la Syrie attaquaient, l’armée israélienne serait en mesure de bloquer vite toute avancée de leurs armées et de contre-attaquer rapidement, répétant automatiquement les succès de la guerre de juin 1967. Ainsi, Israël a gravement sous-estimé les capacités et la détermination de ses adversaires.

Le président Anouar Al-Sadate a cherché une guerre qui briserait le statu quo, restaurerait la fierté arabe en battant en brèche la théorie de l’invincibilité d’Israël et entamerait un processus politique dans lequel l’Egypte regagnerait ses terres occupées. Sadate a parié que grâce à une attaque surprise et à l’utilisation d’armes avancées fournies par l’Union soviétique, il pourrait neutraliser la supériorité militaire d’Israël. Il n’avait pas tort. Si la victoire d’Israël en 1967 avait été basée sur la domination de son armée de l’air et la force de ses colonnes blindées, en 1973, les nouvelles armes antiaériennes et antichars égyptiennes ont changé la donne sur le champ de bataille.

En conséquence, le début du cessez-le-feu le 24 octobre a vu en Israël l’éruption d’une vague sans précédent de protestations contre la gestion de la guerre par le gouvernement. Cela a conduit à la création de la Commission Agranat, chargée d’enquêter sur les défaillances de l’armée avant et pendant le conflit. La commission a publié son rapport intérimaire en avril 1974 et a appelé au limogeage du chef d’état-major de l’époque, le lieutenant-général David Elazar qui, a-t-elle conclu, était « personnellement responsable » de ne pas avoir vu la guerre approcher et du manque de préparation de l’armée. En outre, le chef des renseignements militaires, le général Eli Zeira, a été congédié, la commission le jugeant « négligent de son devoir », après avoir fait une évaluation erronée, selon laquelle une attaque arabe était de faible probabilité. Le chef du commandement sud responsable du Sinaï, le général Shmuel Gonen, a également été licencié pour « manquement à ses devoirs ».

Mais la décision de la commission de ne pas demander des comptes à l’échelon politique a donné de l’énergie aux manifestations exigeant la démission du premier ministre Golda Meir et du ministre de la Défense Moshe Dayan. Tous deux ont quitté leur poste en juin 1974. La guerre a ainsi engendré une approche beaucoup plus critique de la part du public israélien à l’égard des dirigeants politiques et des institutions publiques, ce qui a alimenté une vague de critiques des médias israéliens envers les dirigeants du pays.

Sur le plan politique interne, la guerre était le début de la fin de l’hégémonie de la gauche représentée par le Parti travailliste qui avait dirigé Israël de manière continue depuis la création de l’Etat en 1948. Immédiatement après la guerre, les élections de décembre 1973 ont vu le Parti travailliste réduire son nombre à 51 députés et le parti de droite, le Likoud, passer à 39. En 1977, le Likoud triomphait avec 43 sièges contre 32 pour les travaillistes.

Enfin, au niveau régional, la guerre d’Octobre a été le signe avant-coureur de la paix israélo-égyptienne, qui a commencé par les deux accords de désengagement militaire en janvier 1974 et septembre 1975, suivis de l’accord de Camp David en septembre 1978 et du Traité de paix en mars 1979.

Mots clés:
Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique