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Riyad se tourne davantage vers l’Est

Vendredi, 07 avril 2023

L’Arabie saoudite a approuvé le 28 mars son adhésion à l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) en tant que « partenaire de dialogue », précurseur de l’octroi de l’adhésion à part entière.

Le président chinois, Xi Jinping, avait discuté de la question lors de sa visite au Royaume en décembre, dans le cadre d’un plan visant à accroître l’influence de la Chine dans la région du Golfe et au-delà. La décision de l’Arabie saoudite renforce le poids international de l’OCS en raison de son statut de leader au sein de l’Opep, ainsi que de sa position de plus grande économie du monde arabe. La décision fait partie de récentes initiatives diplomatiques au Moyen-Orient rapprochant les puissances régionales de la Chine et de la Russie. Elle intervient moins de trois semaines après la signature d’un accord de réconciliation entre l’Arabie saoudite et l’Iran, considéré comme une percée politique majeure pour Pékin, qui a parrainé les négociations.

La décision rapproche davantage Riyad de Pékin à travers l’OCS, un bloc économique et sécuritaire qui compte, outre la Chine, la Russie, l’Inde, le Pakistan, l’Iran, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Parmi les autres « partenaires de dialogue » figurent l’Egypte, la Turquie, le Qatar, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Cambodge, le Népal et le Sri Lanka. Créée en 2001, l’OCS est la plus grande organisation régionale du monde en termes de portée géographique et de population, couvrant environ 60 % de la superficie de l’Eurasie, 40 % de la population mondiale et plus de 30 % du PIB mondial. Elle cherche à contrer l’hégémonie américaine. La Chine et la Russie, qui forment l’ossature de l’organisation, ont notamment pour objectif de contrebalancer les activités des Etats-Unis et de l’Alliance atlantique en Asie centrale. Les deux puissances mondiales formalisent à travers l’OCS un rapprochement géostratégique qui dépasse le cadre régional. L’OCS est également l’un des fers de lance de la géopolitique russe, dont le virage vers l’Asie, amorcé en 1996, a été amplifié par le président Vladimir Poutine dans les années 2010, alors que ses relations avec l’Occident se détériorent. La décision de l’Arabie saoudite est la dernière manifestation de sa volonté de rééquilibrage de ses relations extérieures qui ont traditionnellement été dominées par ses liens avec les Etats- Unis. Elle traduit une stratégie consistant à diversifier ses partenariats stratégiques pour ne plus dépendre exclusivement de ses relations avec l’Occident. La Chine et les organisations multilatérales qu’elle a créées, à l’instar de l’OCS et des BRICS, jouent un rôle important à cet égard, en permettant de renforcer non seulement les liens du Royaume avec la Chine, mais aussi avec d’autres puissances émergentes. La stratégie de diversification de l’Arabie saoudite cherche à combler les lacunes laissées par la perte d’intérêt ou de volonté des Etats-Unis de maintenir l’ordre établi au Moyen-Orient. La Chine, étant fortement dépendante du pétrole du Golfe, est la puissance mondiale qui a le plus grand intérêt pour une stabilité dans la région. Par conséquent, Riyad s’emploie à amener Pékin à jouer un rôle plus actif dans la stabilisation de cette région instable.

L’adhésion de l’Arabie saoudite à l’OCS reflète l’essor de ses rapports économiques et commerciaux avec la Chine et leur déclin avec les Etats-Unis. Pékin est le principal partenaire commercial de Riyad depuis 2018, le pétrole représentant 77 % de ses importations en provenance du Royaume. Celui-ci était également la principale destination des investissements chinois en 2022, dans le cadre de l’initiative « la Ceinture et la Route ». Le 29 mars, les deux pays ont lancé une entreprise conjointe de raffinerie intégrée et de complexe pétrochimique d’une valeur de 12,2 milliards de dollars, dans le cadre de la même initiative. Le complexe, qualifié d’entreprise verte à faible émission de carbone, devrait être pleinement opérationnel d’ici 2026. Aramco, la société pétrolière publique saoudienne, fournira jusqu’à 210 000 barils de brut par jour à l’installation.

Par contraste avec l’essor des rapports économiques entre la Chine et l’Arabie saoudite, ceux entre cette dernière et les Etats-Unis sont en déclin. Les Etats-Unis étaient le principal partenaire commercial de Riyad jusqu’en 2012, avec 76 milliards de dollars. Mais ils ont perdu depuis cette position et se trouvent aujourd’hui dépassés non seulement par la Chine, mais également par l’Inde et le Japon. En 2021, les échanges saoudoaméricains se sont limités à 29 milliards de dollars, alors que ceux entre l’Arabie saoudite et la Chine ont atteint la même année 87,3 milliards. Ce déclin des rapports commerciaux se double de tensions politiques entre Riyad et Washington. L’adhésion de l’Arabie saoudite à l’OCS suit logiquement la trajectoire déclinante de ses rapports autrefois privilégiés avec les Etats- Unis. Dans un sens, la réorientation des partenariats de Riyad vers l’Est peut être interprétée comme un moyen de faire pression sur Washington — qui reste son partenaire sécuritaire et militaire principal — en lui adressant le message que le Royaume est une puissance qui compte dans la politique mondiale et qu’il dispose d’alternatives autres que l’Occident. Par son adhésion à l’OCS, l’Arabie saoudite cherche également à rivaliser avec l’Iran et à ne pas lui laisser le champ libre auprès des deux puissances mondiales montantes, la Chine et la Russie. La République islamique a obtenu en septembre dernier le statut de membre à part entière de l’OCS après avoir été observateur depuis 2005. En plus, elle a exprimé son intérêt à rejoindre les BRICS, une autre organisation multilatérale dirigée par la Chine et la Russie. L’Arabie saoudite a fait de même.

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