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Percée chinoise au Moyen-Orient

Saturday 25 mars 2023

Lorsque l’Arabie saoudite et l’Iran ont annoncé, le 10 mars, le rétablissement de leurs relations diplomatiques, une grande partie du monde a été stupéfaite, non seulement à cause de cette percée inattendue après de longues années d’animosité, mais également en raison de la tierce partie qui a parrainé la réconciliation, la Chine: une première au Moyen-Orient.

 Assumant un rôle de médiateur que Washington ne pouvait pas remplir, Pékin a fait une incursion dans la politique de la région, un domaine qui était largement dominé par les Etats-Unis depuis la disparition de l’Union soviétique en 1991. L’accord de réconciliation représente une victoire pour la Chine: en parrainant la désescalade entre deux ennemis jurés régionaux, principaux exportateurs de pétrole, elle a à la fois contribué à mieux sécuriser ses approvisionnements énergétiques et à instaurer son statut de courtier de confiance dans une région accablée par les conflits.

Ce développement d’ordre stratégique est le fruit d’une lente évolution. Le succès chinois a été possible en grande partie grâce aux faux pas stratégiques des Etats-Unis, les Administrations successives depuis le président Barack Obama (2009-2016) considérant le Moyen-Orient comme moins prioritaire. Conséquence : l’influence et la crédibilité des Etats-Unis dans la région ont diminué, provoquant un nouveau type d’alignement régional qui a donné à la Russie et à la Chine une nouvelle influence et un nouveau statut. C’est pour cette raison que l’Arabie saoudite s’est efforcée ces dernières années de diversifier ses relations extérieures et de cesser d’être excessivement dépendante des Etats-Unis.

Le changement de l’approche saoudienne vis-à-vis de l’Iran— de l’hostilité à la quête de réconciliation— peut être attribué à deux événements liés. Premièrement, le Royaume a été confronté à un moment de vérité en septembre 2019, lorsqu’une attaque de drones et de missiles menée par les rebelles houthis au Yémen, soutenus par l’Iran, a endommagé d’importantes installations pétrolières à Abqaiq et Khurais. Riyad s’attendait à ce que les Etats-Unis frappent l’Iran en représailles, étant donné la politique américaine traditionnelle, remontant à la présidence de Jimmy Carter, d’utilisation de la force militaire pour défendre les ressources pétrolières du Moyen-Orient. Mais le président Donald Trump a jugé n’avoir aucun intérêt à risquer la guerre au nom de l’Arabie saoudite. Sa doctrine « America First » signifiait que tous les engagements antérieurs des Etats-Unis avaient perdu de leur pertinence. L’inaction américaine a représenté un tournant décisif pour les dirigeants saoudiens, qui se sont sentis trahis et ont compris qu’ils ne pouvaient plus compter sur Washington.

Constatant la fragilité de la protection militaire américaine, l’Arabie saoudite a changé d’approche, donnant sa chance à la diplomatie directe avec l’Iran, comme en a témoigné son accueil favorable à la proposition de l’Iraq de servir de médiateur entre Riyad et Téhéran. Les efforts de l’Iraq pour réduire les tensions saoudo-iraniennes ont commencé en 2020, après les attaques d’Abqaiq et de Khurais. Au début, Bagdad faisait passer des messages entre les deux parties. En avril 2021, la facilitation iraqienne s’était transformée en médiation, aboutissant à 6 réunions entre responsables saoudiens et iraniens en Iraq et à Oman.

Alors que la réorientation de l’action extérieure de Trump loin du Moyen-Orient a poussé Riyad vers la voie diplomatique avec Téhéran, l’approche ultérieure de « Retour aux sources » du président Joe Biden et sa volonté de poursuivre la réorientation de la politique étrangère américaine vers d’autres priorités et de faire de l’Arabie saoudite un « paria » pour le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi ont également contribué à ouvrir la voie à l’émergence de la Chine en tant que nouveau médiateur. Le retrait américain précipité d’Afghanistan en 2021 était le second événement qui a renforcé le message envoyé par l’inaction américaine en 2019, confirmant que les Etats-Unis quittaient effectivement la région. Même en maintenant des troupes et des bases dispersées, Washington avait perdu l’envie de se battre au ou pour le Moyen-Orient.

N’ayant pas entièrement la confiance de ses partenaires arabes, Washington a laissé un vide que la Chine a commencé à remplir. Celle-ci a été aidée dans sa tâche par sa propre action consistant à renforcer ses relations avec toutes les puissances régionales sans prendre parti ni s’empêtrer dans leurs conflits. Elle a réussi à développer et maintenir de bonnes relations avec l’Iran et l’Arabie saoudite tout en restant neutre sur leurs querelles. Elle n’a conclu aucun pacte de défense avec aucune puissance du Moyen-Orient et ne maintient aucune base militaire dans la région, s’appuyant sur une influence économique plutôt que militaire. Cette approche lui a permis d’émerger comme un acteur capable de résoudre les différends.

Le parrainage par la Chine de la réconciliation saoudo-iranienne a sonné comme un avertissement qui devrait servir de leçon pour les Etats-Unis. Ceux-ci gardent encore d’importants leviers de puissance auprès de Riyad, surtout parce que l’ensemble du système de défense du Royaume est basé sur des armes américaines. Cette dépendance de l’Arabie saoudite à l’égard des armes fabriquées aux Etats-Unis a grandement contribué à faire traverser leurs relations bilatérales des moments difficiles au fil des années.

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