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Rivalité sino-américaine en Afrique

Samedi, 11 mars 2023

L’Afrique du sud, la Chine et la Russie, membres du groupe des BRICS, ont clôturé la semaine dernière leur exercice militaire conjoint « Mosi II » dans l’océan Indien, au large de la côte est de l’Afrique du Sud.

Ces manoeuvres maritimes sont une nouvelle démonstration de l’approfondissement de l’engagement chinois en Afrique. Pour Pékin, le principal partenaire commercial du continent, l’exercice était moins motivé par des considérations militaires que par des objectifs politiques. Il s’agissait en premier lieu de marquer sa présence militaire dans un continent où elle a investi massivement par le biais de l’initiative « la Ceinture et la Route » du président Xi Jinping. La Chine cherchait également à démontrer sa capacité de protéger ses nombreux ressortissants travaillant en Afrique subsaharienne— où elle est engagée dans des opérations de lutte contre la piraterie au large de sa côte Est depuis des années — et de maintenir la stabilité dans les pays qui accueillent des soldats de la paix chinois ou des investissements stratégiques. L’exercice, qui s’est déroulé presque en même temps que celui mené par l’armée américaine au Kenya et juste après celui engagé par la marine américaine au large du golfe de Guinée, envoyait un message aux Etats-Unis, les rivaux de la Chine, que cette dernière dispose autant qu’eux d’une influence militaire sur le continent.

La Chine s’emploie à accroître sa capacité à déployer la marine dans le monde entier, y compris dans les océans Indien et Atlantique sud. Pour soutenir cet effort, la Chine doit assurer l’approvisionnement logistique et l’accès à des ports ou des bases dans des pays situés le long de ces côtes, comme au Kenya, aux Seychelles, en Tanzanie ou en Angola. L’Afrique du Sud est stratégiquement située entre ces deux littoraux. Comme cela a été le cas tout au long de l’Histoire, une marine capable de mener des opérations mondiales soutenues est un élément central d’une capacité militaire à même de projeter la puissance de l’Etat sur la scène internationale. Cet exercice de « diplomatie navale » permet à la Chine de démontrer aux Etats-Unis et à l’Occident en général la portée mondiale croissante de sa marine, grâce à ses relations étroites avec l’Afrique du Sud.

L’accent mis par la Chine sur la puissance maritime, à travers un investissement soutenu dans la construction navale, est un élément-clé de son objectif stratégique de défier la suprématie mondiale des Etats-Unis. La croissance exponentielle des forces maritimes chinoises en a déjà fait la plus grande marine du monde avec environ 340 navires de combat, contre 294 pour les Etats-Unis. Les dépenses constantes de la Chine dans la construction navale devraient porter sa flotte à 400 navires de guerre d’ici 2025 et à 440 d’ici 2030. « Mosi II », mené à des milliers de kilomètres de son littoral, est une preuve supplémentaire du plan stratégique de la Chine pour devenir une marine mondiale. Cet exercice vise ainsi à contrebalancer la présence de la marine américaine en Afrique, où l’USS Hershel « Woody » Williams, une base maritime expéditionnaire, est déployée en permanence ; l’une de ses principales missions étant de s’engager avec les pays du continent et de soutenir l’influence de Washington. Cette base effectue de fréquentes visites dans des pays à travers le continent et s’est récemment rendue en Afrique du Sud en août 2022.

« Mosi II » s’est déroulé dans un contexte où s’intensifie la concurrence économique, politique et militaire en Afrique entre la Chine et les Etats-Unis. En janvier, le continent a fait l’objet d’une offensive de charme diplomatique des deux pays. L’année a commencé par une tournée africaine du nouveau ministre chinois des Affaires étrangères, Qin Gang, qui l’a mené en Ethiopie, au Gabon, au Bénin, en Angola et en Egypte. Le chef de la diplomatie chinoise perpétuait une tradition vieille de 33 ans, faisant de l’Afrique la première visite officielle de la nouvelle année. Il a été suivi par les tournées de la secrétaire au Trésor américaine, Janet Yellen, qui s’est rendue au Sénégal, en Afrique du Sud et en Zambie, et de l’ambassadrice américaine à l’Onu, Linda Thomas-Greenfield, qui a visité le Ghana, le Mozambique et le Kenya. Toutes les deux avaient pour but de positionner les Etats-Unis comme le véritable partenaire de développement de l’Afrique plutôt que la Chine et de maintenir la dynamique enclenchée par le Sommet américano-africain tenu du 13 au 15 décembre à Washington, au cours duquel le président Joe Biden a promis d’investir 55 milliards de dollars en Afrique au cours des trois prochaines années, dans une tentative de rattraper le retard économique des Etats-Unis sur la Chine: les échanges commerciaux entre Pékin et l’Afrique sont quatre fois supérieurs à ceux entre cette dernière et les Etats-Unis. Mais aussi bien les responsables chinois qu’américains ont évité, lors de leurs tournées africaines, de présenter leurs actions diplomatiques comme étant dirigées respectivement contre Washington et Pékin, le but étant de ne pas présenter le continent comme une arène de rivalité entre grandes puissances.

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