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Quelle solution au nucléaire iranien ?

Samedi, 04 février 2023

L’Iran a suffisamment d’uranium hautement enrichi pour construire «°plusieurs°» armes nucléaires, a averti Rafael Mariano Grossi, directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique, le 25 janvier.

«°Ils ont 70 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 %°», a-t-il révélé, précisant toutefois que Téhéran aurait besoin de temps non spécifié pour concevoir et tester toute arme nucléaire possible. L’affirmation de Grossi rejoint celle des experts en prolifération nucléaire qui ont récemment estimé que l’Iran disposait de suffisamment d’uranium enrichi pour construire au moins une bombe nucléaire. Téhéran a commencé, le 22 novembre dernier, l’enrichissement à 60 %, alors que l’accord nucléaire de 2015 l’avait plafonné à 3,67 %. L’ex-président américain, Donald Trump, avait déclenché l’impasse nucléaire avec l’Iran en se retirant unilatéralement de l’accord en 2018 et en lui imposant une vague de sanctions. Téhéran a réagi en élargissant son programme nucléaire.

La mise en garde de Grossi intervient au moment où la reprise des négociations sur le rétablissement de l’accord de 2015 semble plus improbable que jamais en raison du soutien militaire iranien à la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine et du mouvement de protestations qui secoue depuis plusieurs mois la République islamique. Le porte-parole du Département d’Etat, Ned Price, et d’autres membres de l’Administration américaine affirment que toute discussion future avec l’Iran reste hors de question tant que Téhéran poursuit la répression des manifestations déclenchées après la mort de Mahsa Amini, une jeune femme détenue en septembre par la police des moeurs. Une autre partie de l’exaspération des Etats-Unis et des puissances européennes impliquées dans les négociations nucléaires — le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne — s’explique par la vente à la Russie de drones militaires iraniens qui ont ciblé des centrales électriques et des zones civiles en Ukraine.

Plus d’un an de pourparlers indirects entre Washington et Téhéran n’a pas abouti à un accord, chaque partie accusant l’autre de l’impasse. Les négociations sont au point mort depuis que Téhéran a rejeté en août le « texte final » d’une feuille de route sur le rétablissement de l’accord de 2015. Le président Joe Biden ne trahissait aucun secret lorsqu’il a récemment été surpris au micro en direct affirmant que l’effort visant à ressusciter l’accord est «°mort°».

Malgré ce constat d’échec et même si les relations entre l’Iran et les Occidentaux sont au plus bas, les responsables américains et européens gardent la porte ouverte à la diplomatie pour sauver ce qui reste de l’accord moribond de 2015. D’une part, ils craignent que le fait d’annoncer officiellement l’échec de la solution diplomatique ne donne à l’Iran une victoire de propagande en lui permettant de blâmer l’Occident pour l’effondrement des négociations. D’autre part, ils appréhendent de déclencher une crise plus large en mettant publiquement fin à tout effort diplomatique avec Téhéran.

Avec l’échec de rétablir l’accord de 2015, peu d’alternatives, non dénuées de difficultés et de dangers, pourraient empêcher l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire. Ces options incluent la conclusion d’un accord intérimaire plus limité, qui serait toutefois difficile à trouver ; une action militaire, qui provoquera immanquablement une escalade régionale ; ou un retour à la stratégie de Trump de « pression maximale°» sur l’Iran qui a accru les tensions dans la région du Golfe. Vu le peu de fiabilité de ces alternatives, les Etats-Unis et l’Iran semblent se diriger, ou plutôt opter pour un statu quo « sans accord, sans crise » dans lequel ni l’un ni l’autre ne franchit les lignes rouges qui conduiraient à une escalade. La clé de voûte de cette nouvelle phase de la diplomatie nucléaire américano-iranienne post-accord de 2015 est une acceptation mutuelle du concept d’ambiguïté nucléaire, telle que pratiquée par Israël depuis son acquisition de la technologie atomique à des fins militaires dans les années 1960. Cette possible évolution prudente repose sur l’intérêt mutuel des Etats-Unis et de l’Iran à maintenir et à honorer une incertitude étudiée concernant la capacité d’armement nucléaire de Téhéran.

La doctrine de l’ambiguïté nucléaire ignore la question de l’enrichissement de l’uranium qui était au centre de l’accord de 2015. Elle se concentre plutôt sur la décision délibérée de ne pas déclarer l’existence d’une capacité d’armement nucléaire, soit comme moyen de dissuasion, soit comme arme. Une politique d’incertitude délibérée sur les capacités militaires du programme nucléaire de l’Iran contribue à dissiper les pressions de la communauté internationale pour qu’il se désarme. En revanche, l’intégration ouverte des armes nucléaires dans la doctrine militaire de l’Iran pourrait bien déclencher une riposte armée.

Quelques indices montrent l’évolution vers cette ambiguïté nucléaire. Par exemple, Kamal Kharazi, chef du Conseil stratégique iranien pour les relations étrangères et principal collaborateur du guide suprême Ali Khamenei, a reconnu que l’Iran avait la capacité de produire une arme nucléaire, mais qu’il choisissait de ne pas le faire. Du côté américain et après le début de la vague de protestations populaires en Iran, certains responsables de l’Administration ont souligné que Washington ne considérait plus la question nucléaire comme sa priorité vis-à-vis de l’Iran. En outre, la déclaration conjointe du Partenariat stratégique américano-israélien, annoncée le 14 juillet 2022, a soigneusement évité de mettre en garde l’Iran contre l’enrichissement de l’uranium, mais l’a plutôt averti d’un péril sans précédent — impliquant l’usage de «°tous les éléments de la puissance nationale (américaine)°» — s’il choisissait d’acquérir la bombe nucléaire. La formulation est significative, invitant presque l’Iran à adopter une politique d’ambiguïté nucléaire afin d’éviter une attaque militaire américaine.

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