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Quel partenariat entre la Chine et le Golfe ?

Mercredi, 14 décembre 2022

L’Arabie Saoudite a déroulé le tapis rouge au président chinois, Xi Jinping, lors de sa visite au Royaume du 7 au 9 décembre — la première depuis 2016— où il a tenu trois sommets: avec les dirigeants saoudiens, ceux du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), ainsi qu’avec des chefs d’Etat du monde arabe. La visite a marqué une nouvelle étape dans le rapprochement de Pékin avec le monde arabe, notamment l’Arabie saoudite qui y a gagné en statut et prestige. Son choix comme hôte de l’événement n’est pas fortuit. C’est un pays riche dont la production et les réserves de pétrole lui confèrent un effet de levier substantiel au moment où la volatilité du marché énergétique, provoquée par la guerre Russie-Ukraine, pousse les pays consommateurs – en tête desquels la Chine, premier importateur de brut au monde — à s’assurer d’approvisionnements stables. Selon les médias saoudiens, les accords signés par les deux pays pendant la visite, portant notamment sur l’énergie, l’industrie pétrochimique, les télécommunications et le logement, se montent à 30 milliards de dollars.

La visite est également un nouvel épisode dans la compétition entre la Chine et les Etats-Unis dans le monde arabe. Cette rivalité faisait partie des calculs de Riyad. L’accueil en grande pompe qui a été réservé au dirigeant chinois contrastait fortement avec celui très sobre et froid qui avait marqué la visite du président, Joe Biden, au Royaume fin juillet dernier. En marquant un contraste frappant avec la visite de ce dernier, l’apparat de celle de Jinping a adressé un message implicite aux Etats-Unis: malgré les appels répétés de Washington à ses alliés arabes du Golfe pour qu’ils rejettent la carotte commerciale de la Chine, les relations de la région avec Pékin continuent de progresser à toute allure. La Maison Blanche n’a d’ailleurs pas manqué de faire la réprimande de la visite, en mettant en garde mercredi dernier contre « l’influence que la Chine tente de développer dans le monde entier » et en qualifiant ses objectifs de « peu propices à la préservation de l’ordre international fondé sur des règles ».

La visite de Jinping n’est pas également sans rappeler celle de l’ancien président, Donald Trump, en mai 2017, célébrée avec faste par Riyad. C’était son premier voyage en tant que président qui semblait signaler un revirement du désengagement relatif des Etats-Unis de la région, initié par son prédécesseur, Barack Obama. Mais en 2019, des missiles lancés par les rebelles yéménites houthis, soutenus par l’Iran, sur des installations saoudiennes de traitement de pétrole ont coupé près de la moitié de la production du Royaume. L’Administration Trump n’est pas venue à la rescousse de son allié qui y a vu une confirmation du repli de Washington, quel que soit le locataire de la Maison Blanche.

La politique indépendantiste des Etats du Golfe

Par conséquent, les dirigeants du Golfe ont commencé à parler publiquement d’un Moyen-Orient post-américain, insinuant qu’ils devraient se frayer un chemin sans leur principal garant de la sécurité. Au cours de la dernière année, les monarchies du Golfe ont intensifié leur politique d’indépendance d’esprit vis-à-vis de Washington, alors que pendant des décennies, elles se sont inscrites dans la lignée de la politique étrangère américaine. Ainsi, les dirigeants du Golfe ont clairement montré que leur relation énergétique croissante avec la Russie reste indemne après que celle-ci eut lancé sa guerre contre l’Ukraine, réduisant par là-même l’impact des efforts occidentaux pour isoler Moscou.

Dans le même ordre d’idées, des Etats du Golfe ont ignoré de nombreux avertissements américains contre les partenariats croissants avec Pékin et les entreprises chinoises. L’année dernière, des responsables des Emirats arabes unis ont accusé les Etats-Unis de les « intimider » pour qu’ils ferment le chantier d’une installation portuaire chinoise sur leur sol. Abu-Dhabi a ensuite ignoré la menace américaine de suspendre un important contrat de vente d’avions de combat F-35 s’il conclut un accord d’équipement en réseau 5G de télécommunications avec le géant chinois de la technologie Huawei. Quant à l’Arabie saoudite, à l’instar des autres monarchies du Golfe, elle n’est certes pas indifférente aux Etats-Unis qui continuent d’être un partenaire-clé, notamment en matière de sécurité. Mais elle estime désormais ne pas pouvoir compter de manière constante sur le soutien américain. D’où sa politique de développement d’étroites relations avec les autres grandes puissances, la Chine et la Russie, dans un monde de plus en plus multipolaire.

Depuis son arrivée au pouvoir, l’Administration Biden a fréquemment adopté une vision binaire de l’ordre international — une « compétition entre démocraties et autocraties » —, selon sa Stratégie de sécurité nationale en 2022. Une vision que rejettent les partenaires arabes de Washington. Ceux-ci cherchent, par conséquent, à échapper aux contraintes et aux conséquences qui y sont liées en maintenant des liens avec l’ensemble des grandes puissances rivales, les Etats-Unis, la Chine et la Russie. L’Arabie saoudite, par exemple, compte la Chine comme son principal partenaire économique. Elle estime que son partenariat énergétique avec la Russie dans le cadre de l’Opep+ est d’une valeur inestimable, dans le but de soutenir les prix du pétrole, sa principale source de revenus. Elle considère en même temps les Etats-Unis comme son principal partenaire en matière de défense. Devoir choisir une relation plutôt qu’une autre— ou même réduire considérablement l’une ou l’autre — serait trop coûteux et donc impensable. En adoptant une telle approche, les Etats du Golfe cherchent à minimiser les coûts et à maximiser les avantages de la concurrence entre les grandes puissances.

La Chine, pour sa part, cherche à profiter de cette nouvelle conjoncture régionale pour étendre son empreinte géopolitique dans l’ancienne chasse gardée des Etats-Unis. Il s’agit surtout d’une opportunité pour s’approvisionner en pétrole et gaz naturel au moment où Pékin commence à assouplir les restrictions liées à la pandémie de Covid-19. La Chine a toujours considéré le Golfe comme une région unique qui offre de nombreuses ressources et opportunités, des réserves de pétrole et de gaz naturel aux marchés financiers à revenu élevé et aux ports importants pour la logistique internationale, les investissements technologiques et les ventes d’armes. La région s’est en effet avérée être un endroit idéal pour nourrir les ambitions mondiales croissantes de la Chine. De plus, le monde arabe occupe une place incontestée dans le projet phare de Jinping, l’ambitieuse initiative « La ceinture et la route ».

Il y a deux décennies, les dirigeants chinois étaient persona non grata dans une Arabie saoudite résolument anticommuniste qui avait associé son sort à celui des Etats-Unis. A l’époque, ceux-ci étaient le plus gros consommateur de pétrole du Royaume. Aujourd’hui, les Etats-Unis n’importent qu’une fraction de la production pétrolière saoudienne alors que la Chine est devenue le plus grand partenaire commercial du Royaume, qui absorbe plus de 18% de ses exportations, soit 50 milliards de dollars en 2021.

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