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Montée des tensions égypto-turques

Mercredi, 16 novembre 2022

La réconciliation entre l’Egypte et la Turquie est au point mort. Depuis la tenue de deux cycles de pourparlers en mai et septembre 2021, aucune nouvelle session de négociation n’est prévue. Le ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Choukri, a justifié le 29 octobre cet arrêt du dialogue par le manque de changement dans les « pratiques turques ». Il a expliqué que « l’un des principaux sujets de préoccupation est que les forces étrangères n’ont pas encore quitté la Libye et qu’aucune mesure décisive n’a été prise pour atteindre cet objectif ». Ces remarques ont douché les espoirs d’une prochaine normalisation, soulevés par les tentatives de rapprochement entreprises par Ankara depuis fin 2020.

Le Caire est particulièrement mécontent de la signature par la Turquie, le 9 octobre, d’un accord avec le gouvernement libyen d’entente nationale basé à Tripoli (ouest) autorisant l’exploration pétrolière et gazière conjointe dans les eaux méditerranéennes de la Libye. L’accord a ravivé les revendications sur les frontières maritimes et les droits gaziers et énergétiques en Méditerranée orientale, entre la Turquie et la Libye d’un côté, l’Egypte, la Grèce et Chypre de l’autre.

L’Egypte et la Grèce avaient conclu en août 2020 un accord de démarcation des frontières maritimes définissant leurs propres zones économiques exclusives. Leur démarche était une réaction à un accord similaire signé par la Turquie et la Libye en novembre de l’année précédente. Le Caire et Athènes estiment que leur accord annule celui signé par Tripoli et Ankara. Le considérant comme portant atteinte aux droits des Etats tiers et non conforme au droit de la mer, ils lui dénient toute conséquence juridique. L’accord turco-libyen désignait de nouvelles frontières du sud-ouest de la Turquie au nord-est de la Libye à travers une zone revendiquée par la Grèce et Chypre, cruciale pour leurs plans d’un futur gazoduc vers le marché européen.

L’accord turco-libyen d’octobre dernier, comme celui de 2019, est une tentative de la Turquie, un importateur net d’énergie, de jeter un frein aux efforts de la Grèce, de l’Egypte, de Chypre et d’Israël pour développer l’exploitation gazière dans le bassin levantin de la Méditerranée. L’Egypte n’a pas manqué de le dénoncer, affirmant que le gouvernement de Tripoli, dont le mandat avait expiré en décembre 2021, ne disposait d’aucune légalité pour signer des accords susceptibles d’affecter l’avenir de la Libye.

L’accord d’exploration énergétique a été largement interprété comme un soutien turc au gouvernement par intérim d’Abdelhamid Dbeibah dans la querelle sur sa légitimité. Le Caire soutient en revanche l’argument selon lequel le mandat de ce dernier a pris fin en décembre dernier lorsque la Libye avait prévu d’organiser des élections mais a échoué, et il appuie son rival Fathi Bashagha, le premier ministre désigné en février dernier par le parlement basé à l’est. Dans un geste de protestation montrant que Le Caire ne reconnaît plus le gouvernement de Dbeibah, le chef de la diplomatie égyptienne a quitté une réunion de la Ligue arabe en septembre dernier alors que la ministre libyenne des Affaires étrangères, Najla Al Mangoush, commençait à présider la session.

L’accord d’octobre a également alimenté la controverse au sein de la Libye qui souffre de divisions et d’instabilité chronique depuis la chute de Muammar Kadhafi en 2011. Le parlement, basé à Tobrouk, a rejeté l’accord, affirmant que le gouvernement de Dbeibah n’avait aucune autorité pour le signer. Théâtre de rivalité entre puissances étrangères, la Libye est divisée entre les gouvernements de Dbeibeh, allié de la Turquie, et de Bashagha, un allié de la Turquie entre 2019 et 2020, mais qui s’est rapproché, depuis, de l’Egypte, de la France et des Etats-Unis.

Les tentatives de réparer les relations brisées entre l’Egypte et la Turquie avaient pourtant pris un bon départ lorsque cette dernière a muselé l’opposition des Frères musulmans exilés à Istanbul. Dès mars 2021, Ankara a forcé la suspension des programmes animés par des critiques virulents du régime égyptien et fermé les médias qui défiaient ces restrictions. Ainsi, la chaîne satellitaire Mekameleen, basée à Istanbul, a fermé ses bureaux et studios en avril 2022. Cette évolution a été saluée par le gouvernement égyptien, qui se plaignait depuis longtemps de la rhétorique anti-régime tenue par la chaîne. De leur côté, les médias en Egypte sont devenus nettement moins critiques à l’égard de la politique turque.

Ce changement de l’attitude d’Ankara envers Le Caire n’était toutefois pas suffisant pour les réconcilier. La politique libyenne de la Turquie, marquée par une présence et un soutien militaires à Tripoli, restait une pierre d’achoppement majeure. Alors que l’Egypte attendait une modification qui tardait sur ce dossier, la Turquie a surpris par sa signature de l’accord d’exploitation pétrolière et gazière. Certes, le dossier énergétique en Méditerranée orientale constitue un enjeu de taille pour la Turquie, restée à l’écart de la coopération régionale gazière qui s’y est développée depuis 2019, mais il semble également qu’Ankara est moins enclin à réparer ses relations avec Le Caire. Il estime avoir rompu son isolement régional après sa réconciliation cette année avec Israël et les Emirats arabes unis et le réchauffement avec l’Arabie saoudite. Il se considère également dans une meilleure posture sur le dossier libyen après son récent rapprochement avec la Russie — un acteur majeur en Libye — grâce à son rôle de médiateur dans le conflit ukrainien.

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