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Conflit pétrolier

Mercredi, 12 octobre 2022

A la surprise générale, l’OPEP+, codirigée par l’Arabie saoudite et la Russie, a décidé, le 5 octobre, de réduire sa production de pétrole de 2 millions de barils par jour à partir de novembre. Cette décision a produit une onde de choc sur le marché du brut, car elle risque de provoquer de nouvelles pressions inflationnistes dans une économie mondiale déjà accablée par une crise énergétique.

La réduction projetée, la plus forte depuis mai 2020, soit 2% de l’offre mondiale, vise à stimuler les cours du brut au milieu des craintes des exportateurs d’un recul de la demande qui serait provoqué par un ralentissement économique mondial. Les prix du brut étaient tombés dernièrement à environ 80 dollars le baril contre plus de 120 dollars début juin. Malgré l’annonce de l’OPEP+, la réduction réelle de l’offre sera probablement plus proche de 1 million de barils, car de nombreux membres du cartel, tels que le Nigeria, produisent déjà en dessous de leurs quotas.

L’annonce de l’OPEP+ a provoqué l’ire des Etats-Unis, qui l’ont qualifiée de décision « à courte vue ». Le président Joe Biden, qui a accusé l’OPEP+ de « s’aligner » sur la Russie et de nuire à l’économie mondiale, a contre-attaqué en annonçant la libération sur le marché mondial, le mois prochain, de 10 millions de barils de la Réserve stratégique américaine de pétrole, pour faire baisser les prix. Les enjeux sont importants pour Biden, dont le parti démocrate risque de perdre face aux Républicains les élections à mi-mandat du Congrès en novembre, en raison de l’augmentation des prix de l’essence. La hausse des cours de brut fera également échec à la stratégie occidentale visant à priver la Russie, dont l’économie est basée sur les exportations énergétiques, de ses revenus tirés des ventes de pétrole et de gaz naturel.

L’Administration américaine a également annoncé qu’elle consulterait le Congrès sur des mesures supplémentaires pour réduire le contrôle de l’OPEP sur les prix de l’énergie, en allusion au projet de loi sur les cartels producteurs et exportateurs de pétrole, ou NOPEC, conçu pour protéger les consommateurs et les entreprises américains des flambées « artificielles » des prix de pétrole. Cette législation, adoptée début mai par un comité sénatorial, mais qui n’a pas encore été promulguée, pourrait exposer les membres et partenaires de l’OPEP, réunis dans l’OPEP+, à des poursuites judiciaires pour avoir orchestré des réductions de l’offre qui font augmenter les prix mondiaux du brut. Pour entrer en vigueur, le projet de loi doit être adopté par le Sénat et la Chambre des représentants, avant d’être promulgué par le président.

Il est désormais clair qu’un conflit d’intérêts oppose les Etats-Unis à l’Arabie saoudite sur la politique à suivre en matière de production pétrolière. La réaction bruyante de Washington reflétait la profondeur de sa déception après que les diplomates américains et des responsables de la Maison Blanche avaient essayé en vain— via des navettes en Arabie saoudite et des pressions continues, notamment à l’approche de la dernière réunion de l’OPEP+ — d’empêcher le cartel d’annoncer de nouvelles réductions.

De leur côté, l’Arabie saoudite et les autres producteurs de pétrole du Golfe sont irrités par la libération répétée de brut par Washington de son stock d’urgence, en vue de faire baisser les prix. 180 millions de barils ont été libérés dans le monde depuis mars par les pays occidentaux, dont 75% (environ 134 millions de barils) par les Etats-Unis. Cette politique allait à l’encontre de celle de Riyad visant à assurer un prix de pétrole d’environ 100 dollars le baril pour financer ses ambitieux programmes de réforme, menés par le prince héritier. Les Etats-Unis ont également été le fer de lance des efforts visant à imposer un plafond aux prix du pétrole exporté par la Russie. Les producteurs du Golfe craignent, au cas où ce plan fonctionnerait, que le plafonnement des prix ne fasse baisser les cours de leur propre pétrole, ou ne leur soit un jour étendu.

L’Arabie saoudite est également contrariée par ce qu’elle estime être un engagement tiède des Etats-Unis envers la sécurité du Royaume, y compris l’inaction de Washington face à l’attaque contre ses importantes installations pétrolières à Abqaiq en 2019, largement considérée comme ayant été menée par l’Iran. Riyad a cherché en conséquence à diversifier ses alliances, de la Chine à la Russie, le premier étant désormais un client beaucoup plus important pour son brut que les Etats-Unis. Cette nouvelle orientation extérieure du Royaume a rajouté une dimension stratégique au litige économique qui l’oppose aux Etats-Unis. Malgré les mises en garde de ces derniers, la coordination au sein de l’OPEP+ entre l’Arabie saoudite et la Russie— les plus grands producteurs de pétrole au monde après les Etats-Unis— dans le but de défendre les prix, est appelée à s’installer dans la durée.

Après l’annonce de la réduction de la production de l’OPEP+, le marché pétrolier s’attend à ce que le baril dépasse les 100dollars d’ici Noël. Cette réduction, qui débute en novembre, pourrait coïncider avec de nouvelles baisses de l’offre, provoquant d’autres hausses des cours du brut. Il s’agit du durcissement des sanctions européennes sur les ventes de pétrole russe, prévu en décembre, et de la menace proférée par Moscou de réduire ses exportations pétrolières vers les pays participant au plan américain de plafonnement des prix.

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