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Les limites de l’influence chinoise en Arabie saoudite

Mercredi, 24 août 2022

Le président chinois, Xi Jinping, devrait se rendre prochainement en Arabie saoudite, où des plans sont en cours pour une réception en grande pompe correspondant à celle donnée à Donald Trump lors de son premier voyage à l’étranger en tant que président, en mai 2017. Cela contraste avec l’accueil réservé au président américain, Joe Biden, lorsqu’il a visité le Royaume à la mi-juillet, reflétant les rapports tendus entre les deux pays. Jinping devrait en revanche recevoir un accueil chaleureux traduisant les liens croissants entre Riyad et Pékin.

La visite attendue est considérée comme l’une des plus importantes du président chinois pour plusieurs raisons. D’abord, ce sera son premier déplacement à l’étranger depuis le début de 2020, au moment du déclenchement de la pandémie du Covid-19. Elle montrera à ce titre que la Chine accorde une importance capitale aux relations avec l’Arabie saoudite et aura comme conséquence de consolider la position du Royaume en tant que leader régional. En outre, la visite interviendrait peu de temps après celle du président Biden. Ce qui signifie qu’elle cherchera à capitaliser sur l’échec de cette dernière. La Chine et l’Arabie saoudite étant respectivement parmi les plus grands consommateurs et producteurs de pétrole au monde, tout accord sur l’énergie qui serait conclu lors de la visite aura un impact direct sur le marché de l’or noir. Enfin, l’Arabie saoudite a accéléré, à travers la Vision 2030, le processus de transformation de la société. Le prince héritier, Mohamad bin Salman tente, dans ce cadre, de diversifier l’économie et de s’éloigner de la dépendance sur l’exportation du pétrole. Il est à la recherche de nouveaux moteurs de croissance économique et d’industrialisation, y compris dans les secteurs des technologies et des services. Il trouve dans la Chine un partenaire idéal. Les deux capitales s’emploient à ce titre à créer une synergie entre la Vision 2030 et l’initiative chinoise, lancée en 2013, de la Ceinture et la Route, qui injecte des investissements dans des infrastructures vitales en Arabie saoudite, telles que les ports, la logistique et la communication, devenant ainsi une source majeure de technologie et de savoir-faire pour le Royaume.

Les rapports économiques croissants entre les deux pays sont fondés sur le fait que la Chine est le premier partenaire commercial de l’Arabie saoudite et le plus grand marché d’exportation du pétrole saoudien. Le Royaume est en effet le premier exportateur de pétrole vers la Chine avec une part de 17 % dans les importations chinoises du brut. La croissance rapide des liens économiques bilatéraux est aussi le fruit d’un partenariat qui remonte à 2019 lorsque les deux pays ont signé, lors de la visite du prince héritier saoudien à Pékin, 35 accords d’une valeur de 28 milliards de dollars. Aramco et Sinopec, les deux sociétés nationales de production pétrolière, ont signé, à l’occasion, un accord de 10 milliards de dollars pour coopérer dans le secteur du raffinage et de la pétrochimie.

Le volet économique se double de coopération dans le domaine des ventes d’armes et de la défense. Les exportations militaires chinoises vers l’Arabie saoudite ont connu une augmentation de 386% au cours de la période 2016-2020, y compris des armes sophistiquées comme des missiles balistiques, pour lesquels Pékin aide actuellement Riyad à construire une ligne de production locale. Les deux capitales ont également signé en mars dernier un accord pour la fabrication de drones chinois en Arabie saoudite.

Absence de rôle politique et militaire

Malgré cet élan sur les plans économique et militaire, la Chine évite soigneusement de jouer un rôle dans les conflits politiques qui secouent le monde arabe et le Moyen-Orient, y compris la tension entre les pays du Golfe, dont l’Arabie saoudite est le chef de file, et l’Iran, sur le programme nucléaire de celui-ci. Les documents stratégiques du gouvernement chinois, tels que le Document sur la politique arabe de 2016, qui sous-tendent la poussée de Pékin dans la région soulignent les liens économiques et l’aide au développement, tout en minimisant tout autre rôle que la Chine pourrait jouer. Et il est peu probable que Pékin change de vision dans un avenir prévisible. Il continuera de s’inquiéter de la sécurité des sources d’énergie au Moyen-Orient et cherchera à exercer une influence politique sur ses principaux fournisseurs pour s’assurer de la poursuite de leurs approvisionnements.

L’Arabie saoudite en est un excellent exemple. Elle est devenue la principale source d’énergie de la Chine et son plus grand partenaire commercial au Moyen-Orient avec des échanges bilatéraux d’une valeur de 87 milliards de dollars en 2021. Le Royaume tient également une position centrale dans l’initiative chinoise de la Nouvelle route de la soie, en raison de sa situation géostratégique reliant l’Asie à l’Afrique et de sa proximité géographique avec le Canal de Suez, les détroits d’Hormuz et de Bab Al-Mandab. Dans ce cadre, Pékin a commencé à investir dans des méga-projets saoudiens tels que la nouvelle ville de NEOM sur la mer Rouge et d’autres infrastructures.

Toutefois, la relation multidimensionnelle entre Riyad et Pékin et l’influence grandissante de ce dernier en Arabie saoudite brillent par l’absence de tout rôle politique et militaire de la Chine. Et c’est ce qui fait la grande différence entre la Chine et les Etats-Unis dans la région du Golfe, le monde arabe et le Moyen-Orient au sens large. Et c’est ce qui pose jusqu’ici des limites au rôle de la Chine face aux Etats-Unis, car le partenariat sino-saoudien, au même titre que les partenariats tissés par Pékin avec les autres puissances régionales, repose sur une vision purement commerciale et économique plutôt que stratégique.

En conséquence, et en dépit de toutes les tensions avec les Etats-Unis, Riyad considère toujours Washington comme un partenaire économique traditionnel à long terme et un partenaire stratégique fournisseur de sécurité. L’infrastructure militaire de l’Arabie saoudite repose toujours fortement sur l’équipement américain, qui ne peut pas être facilement remplacé par la technologie chinoise. Dans ce contexte, il est improbable que la Chine puisse remplacer les Etats-Unis en termes de coopération politique et militaire. Pour Pékin, l’absence d’une composante d’alliance militaire, faite d’engagements de défense, n’est pas seulement un moyen de rester en dehors des conflits régionaux, mais aussi un signal implicite, mais clair, qu’il n’a ni la volonté ni les capacités de jouer un rôle de sécurité dans le Golfe à la place des Etats-Unis. Cependant, la présence grandissante de la Chine dans la région, notamment en Arabie saoudite, permet à cette dernière de faire jouer à son profit la concurrence stratégique sino-américaine, et lui donne plus de pouvoir de négociation dans ses relations avec Washington.

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