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Concurrence énergétique égypto-éthiopienne

Mercredi, 17 août 2022

L’Ethiopie a achevé le 11 août la troisième phase de remplissage du réservoir du barrage de la Renaissance, qui retient désormais 22 milliards de m3 des eaux du Nil Bleu. Le premier ministre, Abiy Ahmed, a célébré l’événement en mettant en service la deuxième turbine de production d’électricité, six mois après l’inauguration de la première. Au moment où Addis-Abeba poursuivait cette mesure unilatérale, l’Egypte a adressé, le 29 juillet, pour la troisième fois, une lettre de protestation au Conseil de sécurité de l’Onu, affirmant son refus de l’action éthiopienne contraire à la Déclaration de principes égypto-soudano-éthiopienne de mars 2015, et au droit international sur les fleuves transnationaux. Elle y a réitéré sa position sur la nécessité de conclure un accord juridiquement contraignant sur le remplissage et le fonctionnement du barrage, se réservant le droit de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer sa sécurité nationale.

L’Egypte, l’un des pays les plus pauvres en eau douce au monde, reçoit environ 60 milliards de m3 par an, principalement du Nil Bleu, tandis que ses besoins s’élèvent à environ 114 milliards de m3, plaçant le pays bien en dessous du seuil international de pénurie d’eau, à 560 m3 par personne par an. Elle, ainsi que le Soudan, l’autre pays en aval, craignent, entre autres, que le remplissage rapide et l’exploitation unilatérale du barrage réduisent leur part des eaux du Nil et le considèrent ainsi comme une menace sérieuse pour leurs approvisionnements vitaux en eau.

Les deux pays, qui n’ont exprimé aucune opposition aux objectifs de développement de l’Ethiopie, sont engagés avec celle-ci depuis plus d’une décennie dans des négociations infructueuses, dont l’échec tient à l’intransigeance d’Addis-Abeba. Les derniers cycles de pourparlers parrainés par l’Union africaine se sont effondrés en avril 2021, et toutes les tentatives de relance des négociations ont depuis échoué.

L’Ethiopie n’entend nullement accorder le moindre engagement juridique sur le remplissage et l’exploitation du barrage, se réservant le droit d’utiliser comme bon lui semble les eaux du Nil Bleu. Et pour cause: avec une capacité prévue de plus de 6000 mégawatts, l’Ethiopie envisage d’exploiter le barrage hydroélectrique pour devenir le plus grand exportateur d’électricité d’Afrique. En effet, l’importance du barrage pour l’Ethiopie ne découle pas seulement de la satisfaction des besoins locaux en électricité, mais il est également considéré comme une source future de revenus en devises fortes et d’hégémonie hydrique et géopolitique régionale. N’étant pas le seul pays de la Corne de l’Afrique à souffrir de pénurie d’électricité, l’Ethiopie espère vendre l’énergie générée par le barrage aux pays voisins tels que le Kenya, l’Erythrée, Djibouti, la Somalie, le Soudan et le Soudan du Sud. Les exportations d’électricité envisagées par Addis-Abeba lui garantiraient une importante influence politique dans ces pays, étant donné que l’électricité est un outil vital dans le processus de développement économique et social.

Pour contrer les projets éthiopiens d’hégémonie énergétique régionale après la mise en service du barrage de la Renaissance, l’Egypte a développé ces dernières années dans les pays du bassin du Nil et de la Corne d’Afrique une stratégie fondée sur le soutien aux projets d’énergie, notamment renouvelable, dont le financement provient principalement de subventions assurées conjointement par les ministères égyptiens et diverses agences gouvernementales. En décembre 2019, le président Abdel-Fattah Al-Sissi a annoncé que l’Egypte était prête à exporter de l’électricité bon marché vers les pays africains. Dès 2018, Le Caire a annoncé son approbation pour financer la création de trois centrales électriques en Erythrée, d’une capacité de 4 mégawatts, et un accord pour confier à l’Organisation arabe pour l’industrialisation, basée au Caire, la mise en oeuvre du projet, d’une valeur de plus de 10 millions de dollars. Deux autres voisins de l’Ethiopie, Djibouti et la Somalie, sont concernés par les projets égyptiens. Alors que des travaux sont en cours pour installer une centrale solaire d’une capacité de deux mégawatts en Somalie pour un coût de 4,5 millions de dollars, deux autres centrales solaires sont actuellement construites à Djibouti pour un coût d’environ 26 millions de dollars. L’Egypte aide également depuis 2019 la Tanzanie, un pays du bassin du Nil, dans la construction du barrage Julius Nyerere sur le fleuve Rufiji. Le barrage comprend une centrale hydroélectrique, la plus grande de Tanzanie, d’une capacité de 2,115 mégawatts. Liée au Soudan par une interconnexion électrique, l’Egypte a signé en mars 2021 avec Khartoum un accord pour augmenter la capacité de leur interconnexion électrique de 80 à 300 mégawatts.

Ce type d’activité témoigne de la volonté du Caire d’utiliser l’énergie comme point d’entrée pour renforcer ses relations avec les pays du bassin du Nil et de la Corne de l’Afrique, ceux-là mêmes qui sont visés par les plans éthiopiens d’exportation d’électricité, et dont le soutien est nécessaire pour modifier le rapport de force égypto-éthiopien sur le partage et l’usage des eaux du Nil.

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