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Washington veut tourner la page avec Riyad

Mercredi, 15 juin 2022

Les Etats-Unis veulent tourner la page avec l’Arabie saoudite. C’est l’objectif de la première visite qu’envisage le président Joe Biden à Riyad le mois prochain. Ce déplacement projeté est une vraie volte-face de la politique saoudienne de l’actuelle administration, en particulier envers le prince héritier Mohamad bin Salman (MBS). Lors de sa campagne électorale de 2020, le candidat démocrate a promis de faire du Royaume un « paria », en raison du meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat de son pays à Istanbul, en octobre 2018. Au début de la présidence de Biden, la Maison Blanche a annoncé que celui-ci ne traiterait qu’avec le chef d’Etat de l’Arabie saoudite, le roi Salman bin Abdel-Aziz, un camouflet pour le prince héritier, qui contrôle cependant la plupart des leviers du pouvoir dans le Royaume. Le locataire de la Maison Blanche a ensuite fait publier un rapport du service de renseignements américains (CIA) estimant probable que le meurtre de Khashoggi ait été commandité par MBS, ce qu’a nié catégoriquement ce dernier.

L’attitude américaine est la conséquence directe de l’idée, qui s’est imposée au moment où Biden est arrivé au pouvoir, que l’Arabie saoudite n’était pas aussi importante qu’elle l’était autrefois pour les intérêts américains. Et ce, pour deux raisons. Premièrement, les Etats-Unis sont devenus indépendants sur le plan énergétique, parce qu’ils sont devenus le plus grand producteur mondial de pétrole. Deuxièmement, les sources d’énergie alternatives allaient diminuer le besoin de pétrole du Moyen-Orient, diminuant ainsi le rôle de l’Arabie saoudite dans la politique étrangère américaine. Cette conviction, entre autres, expliquait la position de Biden à l’égard de Riyad lors de sa campagne électorale, son attitude envers MBS, la décision de Washington de cesser son assistance militaire à la campagne saoudienne au Yémen et le recul de son engagement envers la sécurité de ses alliés arabes dans la région du Golfe. Ces prises de position, couplées à la reprise des négociations avec l’Iran pour restaurer l’accord sur son programme nucléaire, ont brouillé les rapports saoudo-américains, marqués désormais par une forte tension.

Mais la guerre Russie-Ukraine, déclenchée fin février, a complètement changé la donne et poussé Washington à vouloir réparer ses relations endommagées avec Riyad, car elle a montré les failles des deux arguments précités: Washington a constaté que le choc géopolitique provoqué par la volonté des Occidentaux de retirer du marché l’un des principaux producteurs mondiaux d’énergie, la Russie, était inévitable quelle que soit l’importance de la production pétrolière des Etats-Unis. Et bien qu’il soit plausible que les sources d’énergie alternatives finiront par diminuer le besoin de pétrole saoudien, cette hypothèse ne deviendra réalité que dans des décennies et non pas dans un mandat présidentiel ou deux, et certainement pas assez tôt pour sauver Biden de la baisse de sa popularité dans les sondages, alors que les Américains sont aux prises avec des prix élevés de l’essence. En effet, le conflit ukrainien a provoqué une montée vertigineuse du prix de l’essence aux Etats-Unis, en conséquence de l’embargo décidé par les Occidentaux sur les exportations du pétrole russe. Cette flambée des prix intervient à l’approche des législatives à mi-mandat aux Etats-Unis, prévues en novembre. Sa persistance nuira immanquablement aux chances du Parti démocrate aux élections et affaiblira politiquement le président pour le reste de son mandat. Ce qui pourra lui coûter la chance d’être réélu en 2024, s’il décide de se représenter.

Seule une poignée de producteurs de brut, disposant de capacités de production supplémentaires, peuvent compenser la baisse en cours– due aux sanctions— de la production et des exportations russes, à leur tête l’Arabie saoudite, premier exportateur de pétrole dans le monde et chef de file de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole. Les objectifs des sanctions occidentales contre le pétrole russe ne pourraient être pleinement atteints que si la perte des approvisionnements russes était compensée par l’augmentation de la production d’autres pays pétroliers. Ces objectifs consistent à affaiblir la Russie en la privant d’un levier économique majeur et d’une source essentielle de revenus qu’elle utilise dans sa guerre contre l’Ukraine, mais aussi à répondre aux besoins des économies occidentales en énergie à des prix raisonnables. Depuis lors, la Maison Blanche a adouci sa rhétorique sur l’Arabie saoudite, un changement culminant avec les récentes informations faisant état d’une prochaine visite de Biden en Arabie saoudite. Cette visite renforcera sans aucun doute l’effet de levier de Riyad et la confiance de MBS vis-à-vis de Washington. Le prince héritier pourra capitaliser sur la hausse des prix du pétrole aux Etats-Unis et la nouvelle conjoncture internationale favorable à sa position et à celle du Royaume. Il tiendra à rappeler au président américain qu’il doit coordonner avec lui lors de la formulation de sa politique en réponse à toute crise énergétique. Mais bien que la visite attendue de Biden puisse aider à réparer partiellement les rapports bilatéraux endommagés, il est peu probable que l’actuelle Administration ait jamais de bonnes relations avec Riyad.

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