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Réconciliation saoudo-turque

Mercredi, 11 mai 2022

La normalisation entre l’Arabie saoudite et la Turquie est en marche. La visite du président Recep Tayyip Erdogan au Royaume, les 28 et 29 avril, est sans doute une percée dans les rapports bilatéraux. Elle est la première depuis 5 ans, lorsque le dirigeant turc s’est rendu à Riyad en juillet 2017 pour tenter de désamorcer la crise du Golfe déclenchée par le blocus imposé au Qatar par l’Arabie saoudite, les Emirats Arabes Unis (EAU), Bahreïn et l’Egypte. Depuis, les relations entre les deux pays ont connu une détérioration continue en raison du soutien apporté par Ankara à Doha, mais aussi et surtout à cause de sa position sur le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat de son pays à Istanbul en octobre 2018. La visite d’Erdogan en Arabie saoudite est l’aboutissement d’une campagne de plusieurs mois menée par Ankara pour réparer ses relations endommagées avec Riyad. La Turquie a d’abord atténué ces derniers mois ses critiques contre le Royaume sur le meurtre de Khashoggi, puis a déplacé, le 7 avril, le procès contre 26 suspects saoudiens, dans le cadre de cette même affaire, d’Ankara à Riyad. La clôture du procès en Turquie a levé le dernier obstacle à la normalisation entre les deux pays. Elle a été précédée par la réconciliation entre le Qatar et les autres monarchies du Golfe en janvier 2021, levant un autre obstacle au rapprochement avec Riyad.

L’offensive de charme lancée depuis 2020 par la Turquie pour rétablir ses rapports avec l’Arabie saoudite s’inscrivait dans le cadre plus large d’une nouvelle stratégie régionale visant à se réconcilier avec les principales puissances du monde arabe et du Moyen-Orient, dont l’Egypte, les EAU et Israël. Cette stratégie répondait à deux impératifs liés, géopolitique et économique. L’objectif de la Turquie était de sortir de son isolement régional résultant de la poursuite d’une politique étrangère agressive et provocatrice qui n’a guère fait avancer les intérêts d’Ankara au Moyen-Orient. La Turquie a constaté son incapacité à imposer sa volonté à d’autres puissances régionales, que ce soit dans son soutien aux mouvements islamistes ou en Méditerranée orientale.

Sur le plan géopolitique, l’approche agressive de la Turquie dans le bassin levantin de la Méditerranée — qui comprenait la prospection de gaz naturel dans les eaux chypriotes, le tracé de frontières maritimes illégales avec la Libye et l’organisation d’exercices navals provocateurs — a incité d’autres puissances régionales à se coaliser contre elle. L’Egypte, la Grèce et la République de Chypre ont ainsi resserré leurs relations, notamment militaires, tout comme la Grèce, Chypre et Israël. L’Arabie saoudite a rejoint en 2021 la coalition égypto-gréco-chypriote, alors que les EAU participaient depuis 2017 aux manoeuvres militaires organisées séparément par les deux coalitions, qui comprenaient également, selon les cas, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’Italie. Du point de vue turc, l’allongement de la liste des pays opposés à la Turquie en Méditerranée orientale était un problème de sécurité potentiel. Par conséquent, l’effort d’Ankara visant à une réconciliation avec les puissances régionales avait pour objectif d’affaiblir ce bloc anti-Turquie, en sapant sa cohésion interne et en creusant des fossés entre ses membres.

Au niveau interne, la Turquie a constaté que sa politique moyenorientale a exacerbé ses problèmes économiques. A titre d’exemple, l’Arabie saoudite a entrepris un boycott officieux des produits turcs en réaction à la position d’Ankara sur l’affaire Khashoggi, ainsi qu’en raison de son soutien à Doha, limitant considérablement les échanges bilatéraux, qui étaient d’environ 5 milliards de dollars par an. L’année dernière, les exportations turques se sont élevées à un peu plus de 200 millions de dollars, contre 3,2 milliards de dollars en 2019, selon les données officielles turques. Le Royaume a également temporairement interdit la diffusion de feuilletons turcs très populaires doublés en arabe sur les chaînes de télévision par satellite. Ces feuilletons avaient contribué à renforcer le poids culturel de la Turquie au Moyen-Orient et à attirer le tourisme et les investissements dans le pays.

Mais aujourd’hui, la Turquie est en proie à sa pire crise économique depuis deux décennies. L’inflation officielle s’élève à un taux stupéfiant de 61 %, tandis que la monnaie turque a perdu 44 % de sa valeur face au dollar l’année dernière. Erdogan a cruellement besoin d’afflux de capitaux étrangers pour aider à combler un déficit commercial alimenté par la flambée des prix mondiaux de l’énergie et des matières premières à la suite de la guerre Russie- Ukraine. Selon les analystes, l’importante facture d’importation de la Turquie, combinée à la flambée de l’inflation, risque de faire peser une nouvelle pression sur la livre turque dans les mois à venir. En conséquence, Erdogan est à la recherche de toutes les opportunités possibles pour alléger la pression économique sur les citoyens turcs, au moment où il souffre d’une baisse de popularité qui risque de lui faire perdre les prochaines élections présidentielle et législatives en 2023. D’où l’importance de se réconcilier avec l’Arabie saoudite qui, outre le fait d’être un large marché pour les produits turcs, est un important investisseur potentiel. Le Royaume connaît une année économique exceptionnelle grâce à la hausse des prix du pétrole qui devrait — sur fond de guerre Russie-Ukraine — générer plus de 400 milliards de dollars de revenus en 2022.

Maintenant que la réconciliation avec l’Arabie saoudite semble être sur la bonne voie, la Turquie espère pouvoir conclure avec Riyad des accords similaires à ceux récemment signés avec les EAU. Ceux-ci ont promis 10 milliards de dollars d’investissements en Turquie, lors de la visite du prince héritier Mohamad bin Zayed à Ankara en novembre 2021. Le 19 janvier, les deux pays ont signé un accord d’échange de devises de 4,9 milliards de dollars pour renforcer les réserves de change turques, qui ont diminué de plus de 10 % le mois précédent ; l’objectif étant de soutenir la livre turque qui a perdu presque la moitié de sa valeur, car les investisseurs ont fui les actifs en monnaie turque pour se prémunir contre une inflation galopante.

La réconciliation avec la Turquie répond également à des intérêts saoudiens, en tête desquels l’enterrement de l’affaire Khashoggi, qui avait porté atteinte à l’image de marque du prince héritier en Occident, notamment aux Etats-Unis. Riyad était conscient que l’objectif de la Turquie tout au long de l’épisode Khashoggi était d’affaiblir l’Arabie saoudite dans un jeu d’influence géopolitique. D’où la persistance d’un degré élevé de méfiance saoudienne vis-à-vis d’Erdogan. Sur un autre plan, le rapprochement avec Ankara accentuerait l’approche pragmatique de celui-ci loin de tout soutien significatif aux mouvements de l’islam politique dans le monde arabe. Il élargirait la marge de manoeuvre extérieure de l’Arabie saoudite à un moment où ses relations avec les Etats-Unis sont tendues et ajouterait de la pression sur l’Iran concernant sa politique régionale.

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